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Nadia Tuéni

poet and writer

Nadia Tuéni avait toujours rêvé d'écrire un roman qu'elle nommerait «le jardin du Consul». Elle fit de ce jardin le premier chapitre (« hier: Espace réservé à l'histoire et aux majuscules») d'une véritable construction poétique qu'elle dénomma bien après son écriture Archives sentimentales d'une guerre au Liban.

Dernier recueil publié du vivant du poète (Pauvert, Paris 1982), il a valeur de testament, de témoignage sans retour.
«Avons-nous enchaîné le vent? (…)

Et pendu nos oiseaux à tous les méridiens? »
« (…) Et si moi je ne peux que le matin absolve
ces assassins aux noms d'enfants» .

Après l'hier du Jardin, vient l'ensuite intitulé Folle Terre, puis – ô paradoxe – un aujourd'hui intitulé Le Futur de mon Temps. Pour conclure, en guise d’épilogue, un seul poème: «Qui dira le gué traversé par mes yeux?». Nombreuses sont les réponses, mais une même vérité:

"Je parle à quelque chose de très ancien
car de l'étoile vient ma mémoire (…)"

"J'appartiens à ma folle terre; je la crée par ma mort, et son visage brûle de mille regards plus incandescents que la faim. Je ne suis libre que de sa permanence. (…)

Je demeure, dans la volupté du prisonnier, parcourue par ses mains retrouvées, prêtresses de toutes mes vies.
Je survis à ma propre poussière et connais de mémoire le futur de mon temps".

Nadia Tuéni Née à Baakline (Mont-Liban) le 8 juillet 1935 sous le singe du Cancer qui devait marquer, disait-elle, toute sa vie.
Fille du diplomate et écrivain Mohamed Ali Hamadé, elle était naturellement bilingue de par sa mère Marguerite Malaquin.
Etudes primaires à Beyrouth, puis secondaires à Athènes; enfin le droit à la faculté de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth.
Epouse de Ghassan Tuéni, elle se lance dans le journalisme littéraire, mais c'est l'écriture poétique qui lui valut d'être couronnée par l'Académie Française (1973) avant de recevoir, en 1978, l'Ordre de la pléiade "Ordre de la francophonie et du dialogue".
Décédée en juin 1983 des suites d'une longue maladie.

Extraits du recueil: « Archives sentimentales d’une guerre au Liban »

L'enfant nombre les guerres sur son boulier.
O jardin du Consul
espace réservé à l'histoire,
et aux majuscules.
O jardin qui éclate sous la peau de l'été.
Arbres de Kantari,
vous êtes la géométrie.
Dans Kantari une maison,
avec des portes autour du cou et du sang sur la tête,
des bouquets de gens aux fenêtres,
une lune dans le bassin,
quelques phrases dans les couloirs,
l'orage du consul sous l'escalier,
la douce Courtisane près du frangipanier.
C'est le bal du Consul.
Je tournerai les pages du grand bal du Consul,
dans le jardin d'en face qui sent la danse comme un Lampion.

Il fait mou ce printemps,
robes de dames sur un damier,
quand le jacaranda respirait la sueur du ciel,
Le taffetas des buissons penchés.

O Nuits élaborées,
les Voyageurs d'Orient comptent vos politesses
sur les doigts d'une année.

Le vent et ses alliés
s'ouvrent tels une femme.
Et tout parle de tout.
Les bruits que j'imagine sont rivière ou sanglot.
O soleil de la nuit libre comme la mort,
on dirait cet instant où chacun se regarde.
Aussi ai-je enfermé sous ma langue un pays,
gardé comme une hostie.

En plein soleil,
avec le vent autour du cou
et fouets de pluie dans la bouche,
en plein soleil,
je regarde suinter les murs de ma mémoire.
Tu es celui qui, à trois pas,
m'as tendu ses cheveux pour que je m'y accroche.
Fais donc voler toutes ces balles
qui tuent ou ne tuent pas selon des règles de tendresse.
Lâche-moi à présent,
car je chavire de l'autre côté de mon ventre
rouge du sang de tous.
Et je ris en plein soleil,
parce que la folie moissonne le paysage,
studieusement.
Même toi à trois pas mets un hiver sur ton visage
pour m'arracher mon souffle et
l'accrocher à la frontière d'à côté.
Alors en plein soleil
je meurs d'incohérence
en éclats.
Je parle à quelque chose de très ancien,
car de l'étoile vient ma mémoire,
celle qui est grenier et jardin
dont les fruits nourriront la terre,
quand nous respirerons ensemble après l'âge violent.
Est-il nécessaire d'avoir commencé pour durer?
On ne dit jamais n'importe quoi.
N'importe quoi c'est moi,
dessin vivant, sur un ciel blanc.
J'ai dans les yeux suffisamment de larmes
pour soudoyer ma vie,
et de clefs pour ouvrir la mer.
Il pleut en couleur.
L'ombre des mots est effrayante,
à mon père
qui tousse en guise de parole.
Ton corps a l'exacte dimension de mon regard.
Sur ton dos des horizons soudains
comme rire.
En toi sans autre signification,
Les longs vertiges du poème.
L'instant d'avant l'instant, te structure,
et la lune se couche à tes pieds de désert.
Ton corps est un des lieux où la mer se replie,
Et où tombe le vent,
tel un fruit mal aimé.