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Objets de parcours - Jihad Darwiche

Non loin des "Mille et une nuits" ou des "Malices de Hodja" (Jeha). Jihad Darwiche nous raconte son histoire à travers ses objets: "Je ne m'attache pas beaucoup aux objets, ou j'essaye de ne pas le faire. Pourtant quelques-uns m'accompagnent depuis des années". Il en choisi trois.

1- La clé
C'est un fil qui me relie à ma mémoire et à mes racines."

C'est à Marwaniyé au Liban-Sud où il est né en 1951, que Jihad Darwiche remarque, alors qu'il n'avait que 5 ou 6 ans, une clé accrochée au cou d'une femme palestinienne. "J'ai appris petit à petit que beaucoup de Palestiniens étaient partis en emportant la clé de leur maison qu'ils pensaient retrouver quelques jours plus tard lorsque la guerre serait finie. Cette clé m'a obsédé. Elle m'obsède encore aujourd'hui. Cette femme parlait de tout ce qu'elle a perdu, là-bas en Palestine. Elle parlait en caressant sa clé, comme si cette clé était devenue sa mémoire". Darwiche étudie successivement à Beyrouth puis à Montpellier. Avec le début de la guerre civile au Liban, il devient journaliste, puis rejoint la France en 1983, emportant une clé: "J'ai pris la clé de ma maison. J'ai besoin de vérifier de temps en temps qu'elle est là". En 1984, Darwiche devient conteur et se rend compte que la clé est présente dans plusieurs de ses histoires sur le Liban.

2- Le poème d'Ibn Arabi qui dit, entre autres,
"Ma religion est la religion de l'Amour, peu importe où les caravanes de l'Amour se dirigent. L'amour est ma religion et ma foi".

En 1961, Darwiche s'établit à Saida où la tradition du conte est encore vivace. Son enfance est imprégnée de contes, de poésie et de récits traditionnels que racontaient sa mère et les femmes du quartier. A l'âge de 9 ans, Darwiche découvre le poème du grand philosophe Ibn Arabi, il nous confie: "Les années sont passés et je l'ai perdu. Il est revenu me hanter pendant la guerre civile. Je l'ai retrouvé et calligaphié. Il était devenu mon point de repère. Il s'est perdu à nouveau; mais cette fois-ci, il était gravé dans ma mémoire. Je finissais beaucoup de mes soirées en le récitant. Il y a deux ans, je l'ai retrouvé. Ce poème est accroché devant mon lit. On se dit bonjour et bonne nuit".

3- Le foulard
L'image de ce foulard a toujours été liée au conte dans ma mémoire."

C'est le foulard de sa mère. Darwiche explique, "Quand elle contait ses contes, son foulard glissait sur ses épaules. Enfant, j'en prenais le bout entre les doigts pour écouter, puis je tirais dessus discrètement pour réclamer un conte de plus. C'est probablement, la raison pour laquelle je porte une écharpe pour conter." Lorsque sa mère tomba malade et perdit la parole, c'était au tour de Jihad de lui raconter des histoires pour apaiser ses angoisses. "Elle prenait le bout de mon écharpe entre ses doigts pour écouter et tirait discrètement pour réclamer un nouveau conte. A la mort de ma mère, j'ai gardé son foulard dans un tiroir chez moi. Je ne le regarde presque jamais, mais je sais qu'il est là. Signe de la transmission de cette parole qui nous unissait."

Agenda Culturel no. 325 du 11 au 24 juin 2008