Rania Matar

Quand la caméra se dote d’une incomparable sensibilité…

Quand la caméra se dote d’une incomparable sensibilité… Par Edgar DAVIDIAN, 12/10/2009, L'Orient Le Jour

EXPOSITION Sous le titre «Ordinary lives» (Vies ordinaires), une trentaine de photos et un livre édité à New York, pour la caméra gourmande, sélectifs et frémissants de sensibilité de Rania Matar, qui expose à la galerie Janine Rubeiz jusqu'au 23 octobre.

Femmes en foulards, gravats d'après-guerre (2006), camps de réfugiés dévastés, regards d'enfants... Autant d'images émouvantes pour un monde ordinaire, certes, à l'humanisme particulier et à la fraternité morcelée, mais visant toujours un avenir meilleur et plus 
lumineux.

Mariée, mère de quatre enfants, architecte émigrée aux États-Unis depuis 1984, Rania Matar n'en a pas moins une passion dévorante pour la peinture qu'elle couronne avec une thèse sur Picasso, mais aussi pour la photographie qui supplante peu à peu toutes les autres activités.

Photographe à part entière, cette jeune femme qui admire l'œuvre de Henri-Cartier Bresson, Costa Manos et Josef Koudelka offre aujourd'hui au public ses « instantanés » - heureux, décisifs et parfaits moments pour la réussite d'une image - glanés au hasard de ses attentes et inspirations dans un Liban pris entre tourmente de guerre, préoccupations religieuses et quotidien ordinaire où l'enfance a sa touchante part de beauté, de candeur, d'innocence, d'espoir...

Une trentaine de photos (quatre de grands formats et les autres plutôt de dimensions moyennes et larges, la plupart en noir et blanc et quelques autres avec des couleurs tout en subtilité, comme un tableau des maîtres de la Renaissance) sont exposées aux cimaises de la galerie Janine Rubeiz.

Des images qui révèlent l'identité féminine malgré le port du voile où parfois seuls les yeux sont visibles, telle cette jeune étudiante en médecine à l'AUB.

Des images qui ont de l'humour, telles ces trois nonnes grecques-orthodoxes aux mimiques presque comiques, debout devant un banc d'église, gauches de leurs mains qui les encombrent... Ou de ces lectrices du matin, s'informant en sages écolières adultes des dernières nouvelles, assises en rang d'oignons, toutes enveloppées de noirs, avec au milieu d'elle une dame BCBG en manteau ramené sur le ventre, au visage caché par un journal tenu à hauteur d'yeux.

Que dire alors de cette mère qui allaite son enfant tandis que sa fille, assise tout près d'elle, tient affectueusement sa poupée en un amusant duplicata qui singe les adultes.
Superbes sont aussi ces prises d'un monde soufflé par les bombes et déluge de feu où les cuisines, les voitures, les canapés, les cadres des photos, ces implacables et tendres témoins du passé et de la vie, baignent entre pierraille, poussière et désordre lunaire.

Et brusquement émerge la vie à travers la photo de Feyrouz pour une chanson qu'on ne murmurera plus, d'une serviette suspendue sur un crochet de fortune pour une vaisselle qui ne se fera plus, un coussin sans housse où l'on ne se posera plus la tête pour une furtive rêverie, un accessoire décoratif sur une voiture totalement défoncée qui ne roulera plus pour une randonnée en campagne...

Et ces amoureux en bord de mer, elle drapée et entortillée dans ses étoffes en carapace de vertu, mais suintant la sensualité avec un paquet de cigarettes en mains, et lui col de chemise ouverte sur un torse levantin velu et le regard qui en dit long sur son désir malgré l'écran de ses grosses lunettes noires.

Avec poésie, humour, tendresse, un regard futé oscillant entre celui d'un sociologue avisé et un anthropologue averti, et une remarquable sensibilité dotée d'une technique photographique hautement maîtrisée, Rania Matar va au-delà des simples apparences et débusque l'indicible dans ces vies ordinaires en y incluant avec discrétion la part de dénonciation d'une société riche en paradoxes et contradictions.

Tout comme son livre, richement édité, portant le même titre que son exposition (136 pages - Quantuck Lane Press, New York), agrémenté de poèmes de Lisa Suhair Majaj (détentrice du prix de poésie Del Sol Press - À retenir ces fragments de phrases : « La destruction est une manière de mourir et non de vivre... Et nous sommes tous, chacun de nous, épris de lumière...) et préfacé par le brillant journaliste Anthony Shadid, qui a obtenu en 2004 le prix Pulitzer pour ses reportages en Irak. Livre qu'elle a signé samedi 10 octobre à la librairie Antoine à l'ABC d'Achrafieh.