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Fouad Gabriel Naffah

poet and writer

1925 – 1983

Fouad Gabriel Naffah par Salah Stétié

Il est entré tout armé dans la poésie. Nous ne lui avons pas connu de remords, de balbutiements, de faux pas. En a-t-il eu jamais ? Nous lui avons toujours vu cette démarche impérative, le vers tendu comme un doigt. D’une assurance presque insolente, même dans l’humour, même dans la grâce. Son armure la plus habituelle est ce poème de dix-sept vers, tressés comme mailles. Chaque vers semble avoir été voulu pour lui-même, amoureusement. Ce grain presque agressif de la matière poétique, c’est cela contre quoi, d’abord, on bute. On se dit : un virtuose. Mais le vers se prolonge en zones d’échos, que favorisé justement cette rupture brusque, cette tension soudain détendue. Un chant se développe, qui n’est pas de lyrisme facile. D’un vers à l’autre, le courant passe : unité toujours menacée, toujours victorieuse. A la fin, le poème interrompu, casse comme la ligne de crête d’une falaise, vibre longuement. Il suffit de laisser s’apaiser l’éclat des images : en profondeur, elles dorment – et ce qui subsiste d’elles dans la mémoire, c’est une limpidité. L’on songe encore à ces conques d’une architecture violente et précise, conflits pétrifiés, et qu’il suffit d’approcher de son âme pour entendre tout le bruit de la mer.

La mer est justement l’un des thèmes préférés du poète – la mer, et l’imagination de l’espace. Il chevauche la vague, il adopte l’aéroplane ou cerf-volant qui est, dit-il, le sort futur de l’homme, Rêverie d’exilé. Or l’exil est ici non point le songe de vaines Florides, mais la nostalgie concrète d’une plus totale participation de l’homme à ce monde de glorieuse matière. Poésie enracinée dans la terre avec défi. Nulle n’est moins brumeuse, ni, d’un certain point de vue, moins inquiète. Aucune divinité ne se cache derrière le bleu cru et savoureux des choses. Poésie de païen, pour qui la Beauté est la Substance.

S’il est vrai, selon la splendide expression de Holderlin, que « l’homme habite poétiquement sur cette terre », il n’est peut-être pas moins vrai que cette terre n’existe que par la seule vertu du chant de l’homme. Elle est, dit le poète, « le cadre ». Le cadre est ce décor de fortune, le soleil et la lune de simples ornements. Mais l’homme est lui-même décor, scène ouverte, ou vivement tour à tour tenir leur rôle les figures de l’univers. L’on pourrait presque parler, à cause de cette vocation immobile de l’homme, accueillante caverne, d’un certain platonisme de la pensée poétique de Naffah. Mais l’homme est également le lieu des métamorphoses ; ce qu’il réfléchit se trouble, et libère une image inconnue de lui-même. En cela réside, dans ce pouvoir créateur qu’il détient, le secret de domination de l’homme. Au point que dussent les astres s’user et le monde entier le trahir, l’habitant futur saura toujours tirer de soi les tables et l’objet de son règnes. Chant du naïf progrès, force et innocence des poètes ! Ainsi, cette poésie « matérielle » s’achève sur une affirmation éclatante de la toute-puissance de l’esprit.

Son dessein, Fouad Gabriel Naffah l’intitule : description. Il ne faut voir, dans cette feinte soumission à l’apparence des choses, nulle modestie. Il y a là définie, en un seul terme simple et vigoureux, une ambition poétique du plus haut vol. « Carmen est cette voix qui contient la nature… » L’objectivité, le projet d’extériorité lui-même, ne sont que des leurres adroits pour un plus total asservissement du mystère. « La poésie est faite de beaux détails ». Fouad Gabriel Naffah, ancien lecteur de Valery, a bien retenu la leçon de Voltaire, cet inattendu témoin. Adhérer à l’écorce des choses, épouser leur gentillesse et leur grâce, leur multiplicité riante et leur manque probable de signification, telle est, du soleil à la nuit, la seule voie vers leur intimité. Le jeune poète retrouve spontanément la démarche ambiguë des antiques poètes de l’Orient. L’anecdote ou le paysage, le culte précieux du détail, ne sont que les plus vains des prétextes, qui brûlent. Et tandis que, l’attention hésitante on s’étonne d’un feu d’images, l’on se retrouve, on ne sait trop comment, à cause de quelques mots essentiels, au cœur d’un cercle enchanté, à cette profondeur « où les images ne mordent plus », qui es notre seule partie immense et vide.

Les mots essentiels en poésie sont toujours les mots les plus simples. Mais l’acte poétique en lui-même est un acte solennel. C’est cela que cherche à traduire dans le titre – avec aussi, sans doute, une nuance de dérision – le symbole ancien de la lyre. Par l’alexandrin, le poème se rattache à une haute tradition rituelle. Le ton, parfois, est celui de l’invocation magique. Mais, dans la distance crée par la cérémonie de la langue, les jeux étincelants de l’humour et de la mélancolie prennent, pour qui sait y prêter attention, dans la grande limpidité de la parole, une apparence saisissante, un sens presque tragique.

Il advient parfois que la foudre déshabille le passant. Celui-ci, si l’orage éclate en plein azur, se retrouve dépouillé de tout, sa chanson interrompue et le cœur battant follement, sous les profondeurs ironiques, vertes et murmurantes des arbres. La poésie n’admet point de demi-mesure. Elle peut être le plus terrible des entrainements. Ce marcheur des routes spirituelles, Fouad Gabriel Naffah, saurait-il nous expliquer ce qui, en quelques années, a fait de lui cet homme désarmé ? Dès toujours, des affinités l’ont lié à Gérard de Nerval, « le poète le plus total », me disait-il. Et lui qui ne lit pas, qui garde à l’égard des livres une attitude de parfait détachement, a souvent relu « les Chimères ».

… Le ciel, après la crise, vire au noir. C’est l’apparition sombrement rayonnante, dans le poème, de « l’homme à trois mâchoire ». D’un luxe de détails insolites. Le mythe nait et s’impose avec une puissance contraignante. Zeus Géant pèse de tout le poids de son corps de métal. La solennité rituelle trouve, alors, à s’exercer avec une efficacité absolue. En même temps, et par contrecoup, apparaît le thème, émouvant entre tous, de l’homme-aéroplane, fragile esquif à la conquête des cieux futurs harmoniques.
Fouad Gabriel Naffah avait publié, en 1950, un premier recueil, devenu introuvable. Quelques exemplaires en avaient été vendus, le reste distribué. Depuis cette date, les admirateurs du poète avaient, de temps en temps, de ses nouvelles au hasard d’une publication de journal ou de revue. On savait qu’il continuait d’écrire. Plusieurs souhaitaient voir recueilli, en un seul volume, l’ensemble des textes poétiques, anciens et nouveaux, de Naffah. C’est maintenant, grâce à eux, chose faite.

LES DEUX AMANTS D'HIER

Les deux amants d'hier dorment en bonne terre
Leurs quatre pieds plantés dans un jardin de pommes
Pour nourrir en été les oiseaux du village
Et fournir de l'ombrage aux vagabonds du ciel
Leurs bras laissés dans l'air au jeu des tourterelles
Et leur voix et leur souffle ajoutés à la mer
Tous les moyens d'amour de luxe et de tendresse
Leur manquent dans la tombe ou le nouveau berceau
Leur jeunesse est partie aux œuvres du printemps
L'appareil lacrymal aux yeux bleus de l'automne
Et l'éclat de la neige aux doigts noirs de l'hiver
Et libre de la soif la fleur à deux pétales
Reste dans la fontaine à jamais effeuillée
Tous les moyens d'amour de luxe et de tendresse
Leur manquent dans la tombe ou le nouveau berceau
Excepté leurs beaux yeux qui rallumés dans l'ombre
Sont quatre chandeliers tout ravagés de pleurs

LA NUIT D'UN CHANTRE CELIBATAIRE

Ayant surpris ce soir le sommeil d'une Lune
Dont les attraits groupés sur le modèle humain
Méditent des péchés jusque dans le sommeil
J'aurais pu détachant l'épaule de la dame
M'assurer quelque banc de neige indissoluble
Pour asseoir au soleil de demain mes vieux ans
Que n'ai-je profité de l'heure sans défense
Pour trouver le joyau mobile de la grâce
Et venger la poupée inerte de ma sœur
Mais non j'ai préféré noyer dans la fontaine
La plus proche l'ardeur jeune encor de mes mains
Et craignant de marcher même à pas de rosée
Sur ces cheveux de lune étales sur le sol
J'ai choisi par malheur d'être le rossignol
Qui s'enferme à regret dans son orgueil timide
Et tandis qu'il se plaint de sa nuit inutile
Hâte l'avènement des astres et des fleurs

HOMMAGE A LA MAIN

Vive un temple de chair que ta présence honore
Tant que l'agrafe d'or qui te lie à l'épaule
Suspend l'hommage pur d'un fidèle encensoir
Et tant que l'oiseau bleu niche au creux de l'aisselle
Prêt à prendre l'essor au rythme de la marche
Vive le dieu piéton soulevé par ta foi
La douceur de ta peau sœur de la rose blanche
Aux yeux mouillés d'enfants prêté un mouchoir de soie
Et l'appel matinal de tes cinq oiseleurs
Décide à revenir la colombe au perchoir
L'ombrelle de ta paume aux ombres maternelles
Couve les œufs de Pâque aux joyeuses couleurs
Ta caresse mûrit lentement les raisins
Mais parfois ton ardeur de blonde chasseresse
Ne craint pas de blesser l'innocence d'un rouge
Et même de briser le noyau paresseux
Pour hâter le lever de la pourpre qui dort

LES DEUX INTRIGANTS

Que disait ce matin le pied gauche au pied droit
Quand au lever du lit mon regard étonné
Dénonça leur blancheur apparemment docile
Peut-être disait-il que le réveil l'attriste
Qu'il préfère roder seul pendant mon sommeil
Qu'il répugne au devoir de marcher sur la terre
Après avoir sellé les brumes matinales
Et porté le phosphore au flanc des Juments noires
Et le pied droit de dire approuvant le pied gauche
Qu'un pied d'homme en effet mérite des vacances
Vu ses efforts passés dans le temps et l'espace
Pour saisir le secret du parfait mouvement
J'ai compris votre plainte O mes chers Intrigants
Et je voudrais un soir de fête et de carnage
Décapiter le dieu dur et jaloux du temple
Et planter à jamais vos deux colonnes veuves
Dans la plaine au milieu de mon âme endeuillée

LES YEUX BLEUS

Aussitôt que le jour brisant leur reposoir
Dégèle les yeux bleus porteurs de maléfices
Leur regard se dépêche en quête d'aventures
Mais ils gardent encore un tel frisson nocturne
Que tous les prétendants tremblent et n'osent boire
Gare au naïf pécheur de perles matinales
Qui demande la perle à leur perfide éclat
Car le dieu de la nuit vit dans leurs eaux profondes
Et sa main en secret double leur bleu de noir
Intrigué cependant par le jeu des paupières
Un cœur d'oiseau voltige autour de l'éventail
Hésite puis se penche au bord du flot mielleux
Qui songe à lui ravir ses chansons et ses plumes
Et le sourcil tracé par un soin d'équilibre
Se déplace un instant pour forcer la victoire
Dans un effort cruel qui durcit et dérange
L'arcade qui préside au fini du détail

Préface: l'esprit-dieu et les biens de l'azote

L'homme a besoin du monde pour le traduire en qualités morales et intellectuelles propres à le parfaire là où il manque surtout de motifs; le principal moyen dont il dispose à cet effet est l'esprit secondé du pouvoir de l'abstrait; et, grâce à ce moyen par ailleurs réflexif, il se rend capable de recevoir le monde et de le finir à l'intérieur de ses propres idées en corrigeant encore les défauts de son état en somme brut: voilà la première partie du livre divisée elle-même en deux chapitres: la Conquête intellectuelle (texte, fin, additif) et Eloge à l'Abstrait.

Notre sujet à la deuxième partie du sujet peut s'aviser d'avoir recours à l'action cela afin de corriger le monde sur place et à l'air du dehors avant de le réintégrer de nouveau en lui mais cette fois de manière à se trouver à l'abstrait tant et si bien inspiré par son nouvel objet châtié qu'il peut être capable alors de l'identifier à des idées et à des émotions de son crû plus parfaites en tout s'il se peut que celles de la première fois. De toutes les façons en arrivant au terme de sa formation grâce au double procédé décrit ou grâce au premier seul de ses deux aspects mais plus entrepris, comme encore ce double procédé ou l'un de ses deux aspects lui auront valu des apports d'esprit qui l'auront achevé le plus de ce côté, le sujet sera en demeure à la fin de se créer libre, à part l'esprit seul en Dieu et à l'infini: voila la deuxième partie du livre avec un retour d'explication à la première - la deuxième spécifique a encore deux chapitres: la Compréhension définitive des Données premières (en « 5 » strophes) et la Genèse (ou le Déluge). Ainsi c'est tout le livre qu'on peut dire annoncé et prévu dans cette préface sans compter que son titre - le titre de ce livre - lui fait la meilleure des introductions: l'Esprit-Dieu.

Une petite sortie en conclusion ou post-scriptum quoique de zèle personnel et égoïste ajoute un argument de conviction à la théorie entière conçue au bord de la même inspiration dont elle participe. C'est Mon Calendrier et qui ferme le livre en disant: au revoir. La Théorie classique du Monde est une suite indépendante.

Fouad Gabriel Naffah

Les poèmes retrouvés

Une AVENTURE

Comme je faisais route un jour le long des côtes
L'ange de tentation placé sur mon chemin
M’a croisé tout d'abord sans vouloir faire halte
A peine a-t-il daigné s'arrêter du regard
Juste en tournant vers moi ses deux yeux tournesols
Quant m'ayant dépassé puis faisant volte-face
Il a su m'aborder avec un tel sourire
Pour engager soudain la conversation
Et sa voix en ce point est venue à se faire
Si propre à caresser mes instincts naturels,
Distillés à partir des sentiments de Flore
Que j'ai dû rompre en moi la glace habituelle
Et faire sur-le-champ ma proposition
L'ange l'a accueilli avec satisfaction
Et me voilà lié avec lui dès ce temps
Jusqu'au dernier événement qui m'a surpris
En train de lui jouer avec joie à la joue.

BA'LBECK

Ba'lbeck! Quels Dieux éteints gardent-ils ta parole?
Quels mythes, dans tes murs, jouent-ils des farandoles
Quels songes, en secret,- dans l'enceinte où tu dors, -
Ont-ils pouvoir de vivre et de braver la mort?
Qui sait-il épeler le nom de tes fantômes?
A quel nombre estimer tes sylphes et tes gnomes?
Combien sont les héros, - couchés dans tes débris, -
Morts et dont, cependant, on peut ouïr les cris?
Parle! Combien de temps durera ton mystère?
Diras-tu le secret de tes feus locataires?
Qui, d'entre eux, t'a connu et t'a proclamé roi?
Qui t'a couronné temple et promis à la foi?
Qui t'a produit pour dieu et compris dans la roche?
Qui t'a crée si beau au fur que l'on t'approche?
Contre l'âge et le temps, qui t'a fait aussi grand?
S'il ne faut pas mentir et s'il faut être franc,
Moi, en comparaison, je risque un titre blanc!

SALUT AU METEORE

Voici le Jour de l'An: vive son météore!
Béni soit son éclat! Bien venu son soleil!
Son feu n'est pas celui des jours gris qu'on adore,
Ni son astre celui des autres jours vermeils!...
Le voici de nouveau: gloire à lui jusqu'aux Pôles!
Gloire spécialement à ses « feux » nonpareils!
Bienvenu son éclat! Gloire à son auréole,
Qui rend les autres jours bien tristement pareils!...
Janvier est froid-connu, ce n'est pas à la guerre:
Ne le voit-on pas, la, couronné de lauriers,
Vainqueur dès a son seuil et, - depuis son premier,-
Ayant sans coup férir dompté les militaires?...
Janvier, Roi de la neige et mois incontesté,
Quel autre mieux que Moi connaît ta royauté?
Tous, - Les lilas compris, les jasmins et les roses, -
Ont levé leur chapeau quand tu repris ta pose:
Moi, j'ai fait beaucoup mieux et jeté la moitié!...

LES DOUX YEUX

Le matin ne peut pas additionner son sucre
Et le soir ne peut pas traire et tuer sa joie
Mieux que l'instant unique où tu fais les doux yeux.
Chacun de tes regards coulés alors sans peine
Est soit l'équivalent du sommeil, soit du vin:
On ne peut se tirer d'entre les deux indemne,
On ne peut s'en tirer sans laisser une jambe,
Sans perdre une "partie" inopinée au jeu,
Gagner un certain nombre honorable de dettes,
Ressembler quelque peu au naïf de la fable,
Etre dupe un instant de quelqu'un ou de soi…
Cela a beau, pourtant, le second côté compte,
Celui-là qui a trait aux attraits de l'endroit.
Ces attraits sont, surtout, l'ivresse et le courage,
Courage qui n'a rien qu'un seul but devant lui:
Eclipser le soleil au sommet d'une étreinte
Et convaincre le ciel d'être nul à ton rang.