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Farjallah Haik

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Farjallah Hayek - Romancier
par Joseph Sokhn

Depuis une dizaine d'années la littérature se porte mal et ce n'est guère étonnant, car le triomphe de la science et de l'électronique a presque étouffé l'élan littéraire et romanesque. Pourtant la littérature existe et la situation du roman libanais au cours du dernier quart de siècle a permis a nos hommes de lettres de mieux analyser les problèmes fondamentaux de l'homme contemporain. Nos romanciers tel Maroun Abboud, Karam Melhem Karam, Toufic Youssef Aouad et Farjallah Haik ont propagé leurs idées et publié de très beaux romans portant sur la vie et les mœurs de nos paysans et Zaims, des romans fourmillant d'intrigues et des scènes qui se sont déroulées soit à Beyrouth soit en haute montagne. Il faut souligner également que la littérature malgré le triomphe de la mécanique est un phénomène vivant lié à toutes les manifestations de la vie. L'évolution politique, technique, économique, sociale de l'humanité n'est pas terminée; pourquoi son évolution littéraire le serait-elle?

Quant au lecteur, lui aussi désire voir le monde par d'autres yeux que les siens, pénétrer dans d'autres intimités, dialoguer. Il s'adresse pour cela à des hommes qui font profession d'exprimer et d'écrire. Romancier de classe et écrivain engagé, Farjallah Haik est hanté par l'idée de la faiblesse humaine et de la sensualité féminine. "Barjout" long poème de la terre, né en pleine guerre en 1940 est son premier roman. La psychanalyse nous apprend, précise-t-il, à nous défouler et comme on a brisé tous les tabous on se débride, on va à la drogue, au porno, elle nous rend tous malades. Est-ce la raison pour laquelle Farjallah Haik ne croit pas au bonheur parfait, étant inévitablement lié à cette tension, à l'absolu à ce principe de torture terrestre?

Vie et Enfance

Beit Chabab, superbe localité de la montagne libanaise, est situé au cœur du Metn verdoyant et paisible. Il fut un grand centre industriel dont les fonderies de cloches ont acquis une renommée internationale. La majorité des habitants de ce village typiquement libanais a émigré vers l'Afrique occidentale. Ils sont devenus de très riches commerçants et rendirent d'appréciables services à leur pays natal. Or, parmi les familles de Beit Chabab les plus attachées au domaine commercial figure celle des Haik.
Beit Chabab, à l'époque actuelle, est un centre particulièrement important pour les villégiateurs libanais et étrangers du fait de sa situation géographique et de sa réputation commerciale.

C'est donc à Beit Chabab que naquit en 1912 notre éminent romancier d'expression française Farjallah Haik. Son père, Youssef et sa mère Milia, ne Habchi Achkar, eurent une nombreuse famille composée de sept garçons et de quatre filles. Ils étaient particulièrement attachés au sol natal et aux traditions libanaises. Youssef Haik figurait parmi les plus riches commerçants de la région. L'oncle paternel du romancier, le père Gergi Haik se plaignait souvent de l'attitude fantaisiste de son petit neveu, Farjallah, et de son esprit vif et agressif. Farjallah Haik fit ses études primaires et complémentaires chez les Pères Jésuites. Arrivé en classe de troisième, son comportement et ses idées libérales devaient lui valoir son renvoi du Collège. Il changea d'ambiance et se fit inscrire au Collège du Sacré-Cœur dirigé par les Frères des Ecoles Chrétiennes. Les résultats qu'il obtint chez les Jésuites et ailleurs notamment en langue française étaient particulièrement brillants. Il avait un don exceptionnel pour les langues étrangères et surtout pour la dissertation française. Il avait déjà l'étoffe d'un grand styliste. Doté d'une intelligence et d'une imagination vives, Farjallah Haik a un regard perspicace et perçant. C'est un lutteur tenace et d'une simplicité exemplaire.

Caractère

Dans ses premières ébauches d'écrivain se dessinaient les traits futurs de son caractère: une sensibilité qui imprègne toute son activité; une franchise marquante avec un esprit méditatif et passionné, plein de verve. Sa courtoisie et sa simplicité révèlent sa personnalité. Ses yeux petits et pétillants s'animent par moments d'une flamme assez marquante.
Farjallah Haik est agressif dans ses interventions. On sent chez lui un certain esprit anticlérical bien qu'il ne soit pas athée.
C'est un interlocuteur intéressant qui surprend par ses vastes connaissances littéraires et scientifiques. Les lettres l'attirèrent dès sa plus tendre enfance. Le but primordial qu'il poursuit dans ses romans est de diffuser l'amour du terroir et la vie du paysan libanais. Fidèle à la tradition et à l'esprit de son milieu familial il s'est orienté vers l'industrie, il dirige ses propres laboratoires pour la préparation de produits pharmaceutiques. Il a exercé une emprise marquante sur le grand public libanais et étranger et notamment sur les universitaires. Il possède une faculté d'observation et de concentration remarquable. Malgré le poids des années il demeure un interlocuteur particulièrement intéressant.

Le Chef de Famille

Hasroun est une localité du Liban-Nord, située au pied des cèdres millénaires, où se mêlent harmonieusement montagnes et vallées notamment la vallée sainte de Kadisha, de Kannoubine. Parmi les familles aisées de Hasroun figure celle des Aouad. Or, Farjallah Haik a choisi sa future épouse parmi les gracieuses jeunes filles appartenant à cette illustre famille. Apres deux ans de fiançailles, Elvire Nakhlé Aouad devait devenir l'épouse du futur et éminent romancier.
Madame Farjallah Haik est une femme d'un goût raffiné, profondément humaine. Elle a toujours réservé à son époux un parfait amour et un dévouement exemplaire. Malgré les aventures amoureuses et sensuelles vécues par la femme dans ses romans, l'auteur de "Barjoute" a toujours été et demeuré à son tour, un époux affectueux et fidèle.
Il est curieux de remarquer à cette occasion combien la femme occupe de place dans les romans de Farjallah Haik.

Le Conférencier

Peu prolixe en matière de conférences, Farjallah Haik, lorsqu'il prend la parole en public, communique toujours des idées en profondeur. Tout comme dans ses ouvrages, cet auteur libanais d'audience internationale a défendu les valeurs humaines fondamentales. Il les a longuement analysées dans la littérature d'hier et a constaté, comme à regret, qu'elles étaient perdues dans celle aujourd'hui. Entre les deux littératures, le fossé est immense. Si la première porte sur une matière humaine compacte, la seconde s'avère déshumanise et sans chaleur humaine. Si la littérature est menacée d'éclatement, la civilisation l'est tout autant. En interaction, toutes deux peuvent annoncer la désintégration de l'homme. Quant à l'avenir?...

"Il est vrai, explique Farjallah Haik, que les écrivains et artistes ont été tourmentés depuis toujours, angoissés par les problèmes de la vie et de la mort. Mais actuellement les données sont autres. Bouleversements économiques, politiques et sociaux ont engagé les écrivains sur des voies nouvelles en quête d'un humanisme à plusieurs faces: chrétien, laïc, scientifique, existentiel, tragique ou révolutionnaire.
"Commencée après la Première Guerre mondiale et terminée vers 1960, la littérature entre dans une crise métaphysique. Si l'on s'attarde tant soit peu sur l'œuvre de Malraux, on constate que ses héros représentent une confrontation de l'homme avec l'histoire.
"A l'homme rejeté de l'éternité, il ne reste plus que le temps. Ce qui est à peu prés la même façon de penser que Faulkner. Mais tandis que ce dernier peint des personnes avides de plaisir, Malraux nous décrit des personnages dévorés par la soif d'agir. Il y a chez eux une ascèse étonnante. L'homme est seul au monde. L'action est le meilleur refuge contre la solitude.

"Précédant Malraux, Valéry et Gide racontent à leur tour le drame de l'homme. Le premier celui de l'intelligence, le second celui de la liberté. Nietzsche ayant annoncé la mort de Dieu et les valeurs à garantie divine, Camus affirme que tout est absurde et que l'homme est étranger à lui-même.

"Tandis que l'homme est condamné à être libre et que la liberté n'est autre chose que le refus ou l'acceptation de l'humanité en tant que comédie. Avec Sartre, l'homme s'engage dans l'histoire de son temps par sa propre action et il en est responsable.
"Chez Bernanos, ajoute Farjallah Haik, s'ouvre la grande perspective du salut éternel. Il est seul avec Malraux à s'être résolument placé sur le plan de l'histoire. Son œuvre est écrite pour notre temps et pourtant, elle dépasse notre temps, l'explique et l'accomplit."
En passant en revue les écrivains d'hier; Farjallah Haik avoue avoir été incomplet. Cependant son but a été de démontrer que cette littératures qui vient de se défaire est un retour à l'humanisme même si elle est une littérature d'évasion.

Farjallah Haik conclut ainsi:

"Vous me trouvez pessimiste quant à l'avenir de la littérature. Je le suis en effet. Mais comme la littérature reflète notre destin, c'est en réalité pour notre civilisation que je suis inquiet, que nous sommes inquiets. Toutes les civilisations sont mortelles, toutes les littératures aussi."

Le Romancier

Le roman libanais comprend deux volets: le roman classique et le roman nouveau. Farjallah Haik procède d'une connaissance profonde de l'art de bâtir un roman typiquement libanais portant sur la fréquentation de l'homme, dans ses forces et ses faiblesses. Tout est situé dans le cadre d'une expérience moderne ayant rapport directement avec la vie et les traditions du paysan libanais, drames et bonheurs, surtout du temps de la Première Guerre mondiale, les intrigues villageoises, la condition de la femme dans les milieux urbains, la description du sol et l'attachement solide et sincère des habitants de la campagne à la terre. Cela nous permet de dire également que Farjallah Haik a écrit ses romans dans un style vigoureux, imagé et élégant où il donne la pleine mesure de son talent et de sa maturité d'écrivain. Dans tous ses romans, l'auteur de "Barjoute" chante le déchirement de l'âme humaine en proie à l'aventure sentimentale et dramatique surtout chez les femmes. Or, la femme dans les romans de Farjallah Haik est faite pour répondre à l'appel charnel de son maitre (époux, amant, prétendante ou patron). Et c'est là précisément où réside la fausse connaissance de la femme libanaise dont la réputation a toujours été irréprochable.

Trois éléments constituent ses romans: le milieu, la race et les circonstances. La qualité maîtresse de son style c'est la limpidité, la variété et la richesse. Il a un goût sur et un style propre à lui. Il a acquis par son talent une popularité incomparablement plus grande que maints romanciers orientaux et occidentaux.
Voici un extrait d'un roman de Farjallah Hak où il nous décrit le dernier désir de l'émigré libanais qui est de retourner dans son pays pour y mourir:

"Comme en France, au Liban, l'amour du sol revêt la forme d'un culte. Agriculteur d'abord, le Libanais a pour première campagne la terre qui le nourrit, qu'il éventre sans pitié et qui lui reste pourtant docile. C'est de cette docilité qu'est né son amour pour elle: il est fait de gratitude. Et puis, il lui confie ses morts. Il émigre souvent mais même très éloigné, il continue de l'aimer. Sa nostalgie est légendaire. Que de Libanais, après avoir vécu longuement à l'étranger, rentrent dans leur pays pour y mourir."
Si les Libanais ont une langue propre, ils sont, dans le domaine intellectuel, d'expression française, comme les Suisses romans, les Wallons ou les Canadiens.

Farjallah Haik a écrit quelque part: "Pour nous, la France, est comme une superpatrie. La superpatrie, comme la supernature, on ne la voit pas, on ne sent pas sa présence. On y croit simplement."
La terre et l'âme libanaise sont le sujet de ce roman réaliste, où les créatures sont peintes sans fard telles que Dieu les a créées et la terre façonnées.

Voici quelques extraits du roman d'"Abou-Nassif":

"Abou-Nassif avait une particularité curieuse. Pendant qu'il dormait il laissait flotter au-dessus de sa tète, comme une antenne, son ouïe perçante, a un tel point qu'il entendait son propre ronflement. Il ne dormait jamais sur le côté, de peur qu'une de ses oreilles ne fut privée de sa fonction.

"On aimait Abou-Nassif à cause de son travail consciencieux et soigné, il avait une femme et une fillette de trois ans. Sa femme était laide, une de ses jambes ne pliait pas. Il la haïssait et se disait parfois qu'il avait été bête de céder aux instances de son frère qui voulait coûte que coûte le marier à elle, parce qu'elle était la sœur de sa femme. Abou-Nassif n'était pas heureux chez lui. Il avait pour sa fille unique une passion étrange qui dépassait la simple tendresse paternelle. Bon croyant, il estimait que Dieu envoie à chacun suivant ses mérites."

Farjallah Haik a décrit la vie des champs tout en exaltant le bon côté de l'homme; il s'acharne aussi sur son mauvais côté et le développe. Cela s'explique par cette solitude ou l'on vit par cette force que possède la terre, par ce tête-à-tête avec les choses les plus sauvages, les plus muettes et les plus indifférentes de l'univers.

L'auteur d'"Abou-Nassif" a cité également quelques passages concernant l'amour de l'argent et l'attachement du villageois à la matière: …
"Aziz et sa femme allèrent trouver leur fils aîné, Mikhael. Celui-ci prit le testament entre ses mains, le parcourut des yeux, le retourna. Son visage venait de s'éclaircir. Dans cette famille d'Aziz on aimait l'argent. La terre, la religion, les hommes, c'étaient des choses qu'on ne considérait que dans la mesure où on pouvait les monnayer. On ne regardait jamais la valeur qu'elles pouvaient avoir par elles-mêmes, leur côté mystique, leur visage impérissable."

Abou Nassif était un bon papa, tendre et particulièrement affectueux. Voici comment Farjallah Haik nous décrit l'attitude de ce brave père vis-à-vis de sa fille.

"Zeina, fille d'Abou-Nassif, était fantastique. A peine née, elle avait tout transformé autour d'elle. Car Abou-Nassif, marié à cette infirme laide, était devenu maussade et intraitable. A la venue de Zeina, la maison s'éclaira. Quand Abou-Nassif prenait sa fille entre ses mains, il s'élevait jusqu'au-dessus de son nez, lui baisant les cuisses en murmurant: "Que tu enterres mes moustaches et mon cœur et mes os". C'est pour toi que je me suis approché de cette femme dont la laideur est une garantie pour la chasteté. Il lui fournit dans les oreilles, dans les aisselles, des mots étranges accompagnés de grognements. Il la léchait partout comme une femelle débordantes de maternité et ne sachant pourquoi elle dépense ainsi sa salive."

Voici un autre passage d'"Abou-Nassif" où l'auteur décrit l'amour de la terre et des arbres fruitiers:
"Il alla ouvrir la fenêtre de la chambre ou était mort le maître. Il jeta un regard sur ces arbres soignés, tout frais dans ce matin lumineux et il en eut un serrement de cœur. Ils étaient comme ses enfants. Les abandonnerait-il? Il se demanda s'il pourrait vivre ailleurs, chargé de cet or dont il ne comprenait pas le sens. Son cœur était accroché la à ces troncs pleins de sève, a ces feuilles luisantes et robustes, à ces fruits qui portent toute la saveur de la terre."

Farjallah Haik nous parle également dans "Abou-Nassif" de la naïveté de la jeune fille villageoise et de son éveil sentimental:
"Une étrange lueur passa dans son visage. Zeina n'osa le regarder. Elle venait de découvrir dans ce garçon quelque chose qu'elle n'avait encore vu chez aucune autre. Nagib lui reprit la main et l'entraina plus loin. Les arbres étaient la, plus grands, a quelques mètres ou entendait le bruit de l'eau.

Il lui tenait toujours la main.
– Je cueille une herbe qui endort et donne de beaux rêves.
"Zeina éclata de rire. Nagib la poussa légèrement. Elle perdit l'équilibre et s'étendit sur le dos, la robe légèrement relevée. Il se pencha sur elle, la regarda dans les yeux. Elle eut un rire espiègle et essaya de se redresser. Mais Nagib la maintient ainsi et, s'approchant de ses lèvres, il les prit entre les siennes. Zeina se dégagea doucement."

Un Rite Religieux

C'est l'amour de la terre à travers les siècles. Abou-Nassif respectait ce rite. Tant que la terre est docile et généreuse, le vrai paysan ne demande rien. Il lui consacre ses meilleures heures, il la contemple doucement, lui parle, rêve à ses formes et à ses mouvements secrets, il s'attache encore à elle, car il sait qu'elle a besoin de lui, de sa grande affection, de ses soins. Elle est sa compagne et les liens qui les unissent ne sont pas fragiles. La terre demeure et l'homme passe.

L'Enfant de L'Amour

Farjallah Haik, dans "Abou-Nassif" décrit la vie intime des époux avec un esprit positif doublé de franchise, il dit notamment:
"Quelques jours après son mariage, Zeina avait vu s'altérer sa vie intime de femme. La saignée mensuelle n'avait pas eu lieu. Elle s'en inquiéta d'abord, ignorant le sens de ce signe. La fille de la montagne n'est instruite que parce qu'elle sent, les propos touchant la vie sexuelle étant presque exclus: des conversations qui s'engagent entre amies. Zeina fut remuée, non pas de sentir germer en elle la maternité, qui est l'événement capital dans la vie d'une femme de la montagne, mais d'être dans le double. Cet enfant qu'elle allait apporter au foyer, de qui était-il. Etait-ce l'enfant de l'amour? ou bien celui de l'union bénie par un prêtre?
"De son côté, Mikhael son mari, lorsque Zeina lui eut annoncé qu'elle était enceinte, s'était abandonné aux mêmes réflexions. Pour lui, c'était simple. Cet enfant était le sien ou celui de son frère. Il envisagea donc la chose calmement."

Le Romancier

Dans "Abou-Nassif", Farjallah Haik nous décrit l'homme bon et simple, attaché à ses terres. La terre est l'unique amie d'abou-Nassif mais son amour pour sa fille est immense. Il l'adore presque. On sent chez lui cette chaleur humaine qui se dégage du cœur d'un père affectueux et aimant.
Dans ce roman la conduite de Nagib et surtout son entrée au couvent sont des détails assez curieux.

Voici un extrait d'Abou-Nassif portant sur l'amour du sol natal:
"Durant ce temps, Abou-Nassif avait travaillé à transformer en un petit paradis la propriété de Daoud. C'étaient de vastes terrains, fermes et unis, qui allaient s'adosser aux coteaux couronnés de pins. Abou-Nassif les aimait parce qu'il les sentait dociles entre ses mains comme une argile. Ils lui donnaient ce vrai frisson de la terre sans laquelle il ne pouvait vivre. Il les voyait se gonfler de cette sève puissante qu'il savait créer dans la glèbe et qui devenait, sous ses outils, comme un défi à la matière."

Voici également une description des vignes de Beit Chabab ("Barjoute"):
"Les vignes s'étalent au soleil comme des flaques de vie et les grappes pendent, folles de leur peau transparente, ivres de leur suc qui donne l'ivresse, les vendanges de Beit Chabab ne sont qu'une simple cueillette. On entasse simplement les grappes, et dès que les paniers sont pleins, on les recouvre de feuilles. Les beaux grains on les mange en les faisant craquer entre ses dents. Les autres au pressoir, une partie est réservée pour le vin, une autre pour l'arack".

L'abandon de la terre a suscité chez Farjallah Haik une vive réaction. Voici comment Gladys Chami, écrivain et journaliste a eu une réponse du romancier lors d'une interview:

"Dès le début je me suis tracé un programme, c'est de suivre l'évolution de l'homme de notre pays. L'homme est mystiquement attaché à la terre. Puis il se perd dans le carrefour de la civilisation où il doit se débattre dans différents problèmes. Comme Antée, quand il perd son contact avec le sol, il perd aussi sa force. Sa spiritualité est faite de ce déchirement entre l'Orient et l'Occident".

Farjallah et la Femme

Les problèmes de la femme libanaise dans les romans de Farjallah Haik ne sont pas exposés d'une manière objective. Les émotions sexuelles et la pudeur de la jeune villageoise en haute montagne sont l'occasion de remarques très fines. "Il y a des choses disait Montaigne, qu'on cache pour les montrer". La coquetterie et la pudeur ont souvent allumé le désir sexuel au cœur du jeune paysan avec des procédés différents. Toutefois, l'instinct sexuel d'après Farjallah Haik mène indiscutablement la femme vers l'abime ou la prostitution. Or, ce point de vue du romancier n'est pas toujours valable. Il y a des femmes qui se laissent entrainer par leur dynamisme sexuel et se donnent corps et âme à leurs amants; mais la femme libanaise respecte les traditions de son milieu villageois et ne cherche point le scandale.

Il est evident que l'Amour demeure, sous toutes ses formes, depuis les plus sensuelles, jusqu'aux plus éthérées, la vraie, presque l'unique carrière de la femme. C'est grâce précisément à l'Amour que la femme aujourd'hui comme celle de tous les temps règne sur le monde. Dans les romans de Farjallah Haik on découvre rarement les aspects fondamentaux et immuables de l'âme féminine libanaise. Les réalités vivantes que représente chaque femme ainsi que ses tendances sexuelles demeurent dans leur complexité vraiment inexprimables.
La compréhension de la sexualité féminine ne doit pas s'appuyer seulement sur la connaissance de l'organisme de la femme, mais il est possible de s'élever à l'étude de l'âme et c'est ici, effectivement, où Farjallah Haik a voulu donner dans ses romans à l'instinct sexuel féminin un certain cachet particulier en l'obligeant à sortir brusquement de sa torpeur, à entrer en action, à se manifester, à suivre enfin la voie de la prostitution.

Il est des passages dans les romans de Farjallah Haik où les émotions varient d'une femme à une autre femme, et chez la même personne d'un moment à l'autre. Le plaisir et la douleur morale ont toujours entrainé des perturbations à la fois psychiques et physiologiques. Parfois l'état affectif est souvent assez durable. La femme succombe, perd l'esprit avant sa dégradation.
Voici à présent quelques extraits de ses principaux romans: "Barjoute", "Joumana", "Al-Ghariba", "Abou-Nassif", "Le poison de la solitude" et "Gofril le mage".

"De son odeur de femme, il rassasia ses narines. Il s'arrêta un instant, se gava les yeux de ses formes. Il la tourna et la retourna explorant toute sa peau, lui mordillant les bourgeons des seins… Et puis il la posséda, au rythme de la meule qui faisait crier les grains. C'était le véritable bouc, Tanios, car il n'avait pas qu'à aiguiser les instruments de son corps".
"Samia le sentait conquis. Encore un geste audacieux et il exécuterait peut-être cet assaut qu'elle attendait depuis longtemps dans sa chair. Elle se planta bien en face de lui et se mit à s'éplucher de ses habits avec fureur. Elle s'approcha davantage de lui, ayant rejeté ses habits, son orgueil et sa vertu de femme de la montagne". (Gofril)

"La Cirque"

Avec "La Crique" de Farjallah Haik on ne saurait rester insensible au paganisme fondamental qui rayonne partout dans l'ouvrage. Ce que Farjallah Haik a essayé d'exprimer c'est cette parenté originelle de l'homme avec la terre ou la mer. Paradis terrestre? Le mot est vite dit lorsqu'il habite sur ces rivages, et les dépliants touristiques en abusent. Mais l'amour de Boris et de Despina dans la crique de Byblos semble vouloir être une sorte de remontée au-delà du pêché originel.
"… Autour de nous, les pierres, l'herbe, les morts avaient repris leur chant. Le sang de l'univers battait à nouveau. Tant que cette fête dure, dure aussi l'espoir de l'homme, esprit et chair. L'effort continue pour devenir autre, tout en restant dans notre limon, n'est-ce pas cela l'esprit? Mais il n'est plus de jardin d'Eden; l'homme porte en lui son orgueil et la souffrance demeure béante au cœur de la mère; quiconque veut approcher de trop près les dieux d'antan risque de s'y perdre comme le mari de Despina, comme Amanda ou comme Zacharie qui croyait voir danser les bacchantes à la source d'Adonis. Malgré cette fringale de bonheur païen que traduisent les pages centrales du roman, l'œuvre reste sombre: la mort, l'échec, la séparation occupent les dernières pages. Car si la condition des hommes ne les conduit pas à la divinité terrestre, ils seront bien déçus quand ils pensent à l'au-delà."
Il y a dans "La Crique" un style assez imagé et une langue riche et variée qui mérite toute l'attention du lecteur.

ŒUVRE DE FARJALLAH HAIK

- Barjoute. Preface de Charles Braibant 1940
- Helena 1942
- Gofril le mage - 1947
- Al-Ghariba - 1947
- Abou-Nassif -1948
- Le poison de la solitude -1951
- L'Envers de Caïn - 1955
- Joumana (Roman) - 1957
- La Croix et le Croissant - 1959
- La Crique - 1964
- Les meilleures intentions - 1962
- De chair et d'esprit - 1968
- Larmes et soupirs -1927
- Le paradis de Satan -1929

Essais

- Yesouh -1942 - Beyrouth
- Dieu est Libanais -1946
- Liban (Guides Bleus) 1958
- Lettre d'un barbare aux civilises - 1971

Prix et Distinctions

Le Prix Monceau fut attribué à Farjallah Haik pour l'ensemble de son œuvre.
"Abou-Nassif" obtint le Prix Rivarol, devenu par la suite Prix de l'Université de la Langue Française.
L'envers de Cain (roman dédié à Albert Camus - 1955 qui dans ses lettres adressées à l'auteur, le juge, avec sa modestie habituelle, supérieur à ses propres romans).
Il est membre du Pen Club de Paris.
Membre de la Société des Gens de Lettres de Paris
Membre du Rotary Club de Beyrouth
Il est titulaire également de l'Ordre National du Cèdre.

Conclusion

L'écrivain Charles Braibant (Prix Goncourt) et parrain littéraire de Farjallah Haik a préfacé son premier roman"Barjoute" il a écrit notamment:

"De tous les pays d'outre-mer, le Levant est certainement celui auquel la littérature française doit le plus comme source d'inspiration. Les deux premiers chefs-d'œuvre de notre prose, l'Histoire de la conquête de Constantinople, de Villehardouin, et la vie de Saint-Louis, de Joinville (qui est au fond les Mémoires d'un croisé) racontent les "gestes de Dieu accomplis par les Francs" dans ce pays. Une littérature française très originale et très savoureuse s'est épanouie en Syrie dans les grands siècles du moyen âge, lorsque la Méditerranée orientale était la mer "franque" lorsque les princesses auxquelles rêvaient nos troubadours provençaux s'appelaient Mélissente de Tripoli, Constance d'Antioche, Etiennette de Milly, princesse d'Outre-Jourdain.
Plus prés de nous, on voit se dessiner dans l'histoire de notre littérature deux puissances vagues d'amitié pour la Syrie et le Liban: l'époque romantique avec Chateaubriand, Lamartine, Gérard de Nerval, Henry Bordeaux, pour ne citer que les noms les plus connus.
D'autre part, le Levant garde le français comme langue commune, grâce à l'admirable effort de nos écoles religieuses et laïques".
Parlant de "Barjoute", Charles Braibant écrit: "J'écrivis à Farjallah Haik que j'acceptais de recevoir sa Barjoute. Et peu de temps après elle débarquait dans mon cabinet. Mais quelle jolie créature, quelle vivacité de gestes, quel regard de feu. Elle n'était pas chez moi depuis cinq minutes que, loin de lui reprocher d'être vêtue et de se tenir en vraie fille du Liban, je lui dis: "Je vous en supplie, O Barjoute, restez comme je vous vois. Vous avez bien le temps d'échanger votre fiston contre un tailleur de la rue de la Paix".
Les montagnards du Liban que Farjallah Haik met en scène sont peints d'une touche vigoureuse, parfois rude, avec un don d'expression certain. Son lyrisme sait mettre sous nos yeux un des plus beaux pays du monde méditerranéen. Son livre retiendra l'attention parce qu'il apporte dans nos lettres, avec bonheur, une note nouvelle.

Il n'y a pas de raison pour qu'un jour Farjallah Haik ne devienne pas un maître des lettres françaises du Levant.
Farjallah Haik est indiscutablement un grand écrivain d'expression française et un romancier de classe. Son vocabulaire vif, imagé et puissant a acquis une audience presque internationale il a su peindre avec une maitrise extraordinaire non seulement la femme libanaise mais également le paysan de la haute montagne et la campagne libanaise; ses descriptions sont captivantes et c'est la précisément où réside l'originalité de cet éminent homme de lettres.

Disons enfin que l'œuvre de Farjallah Haik est d'inspiration fantastique, foisonnante, d'une incontestable puissance. Toute l'aventure intellectuelle d'un grand romancier de notre temps est dans cette belle œuvre littéraire.