May
Ziadeh
Elle
Poète?
-I-
" Mais comment donc, elle poète?
Elle arrangea ces vers charmants
A la délicieuse épithète,
Aux échos qui s'en vont mourants;
Ces vers de poésie pure,
D'élan si doux, d'esprit si clair,
De sons brillant comme l'éclair,
D'un style à la noble tournure?
" Elle est syrienne, dit-on,
Et puisqu'elle n'est pas française,
Où put-elle puiser ce ton
Ou l'âme s'épanche et s'apaise?
…Mais elle a du les emprunter
Ces rimes vastes et sonores
Qui, comme de jeunes aurores,
Viennent sous sa plume éclater.
" Aurait-elle de Lamartine
Imité les divins appas
Ou bien oui la voix câline
Qui dans son Coeur parlait tout bas?
Ses chants sont enduits de tristesse,
D'amour touchant, d'amour sans fiel;
Elle poète, O puissant ciel!
D'où lui vient donc cette sagesse?
"Et puis cette onduleuse rime
Où nagent sentiments exquis
Qui frôlent le beau, le sublime,
Cela donc, où l'a-t-elle acquis?
Puisque nous aimons mieux le croire,
Croyons qu'elle a dû consulter,
Et sans jamais nous arrêter
Disons: "Elle vole la gloire".
-II-
Monsieur… parle ainsi,
Vraiment, il me semble un brave homme
Un autre gentleman aussi,
Avec lui répète qu'en somme
La copie est faite assez bien
D'un livre du grand Lamartine,
Que la calligraphie est fine:
Mais l'écriture la n'est rien
-III-
Oh! Les doux tremblements sous l'impulsion secrète
Combien rares sont ceux qui peuvent les sentir!
Or, frissonner, pleurer, plaindre, aimer et souffrir
Sont les qualités du poète.
Et plein de ses trésors divins
Son coeur qui contient tout le monde
Sait esquisser les yeux éteints.
De quelqu' âme superbe et blonde.
Son oeil à tout vent prendre part,
Sa lèvre veut baiser la rose,
Sa main toucher à toute chose,
Porter le sabre ou l'étendard.
Sans flatter la rime subtile
Il la veut toujours asservir:
Autant que son penser, agile,
Il la trace avec un soupir;
Il écrit ses rêves rebelles,
Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent,
Et répand ses larmes souvent
Sur les feuilles blanches si belles
Qu’a-t-il besoin
des vains flatteurs ?
Sa joie est toute personnelle :
Qu’on veuille approuver mes labeurs
Ou qu’on dise : ce n’est pas d’elle,
J’élancerai les ailes d’or
De ma Muse jeune et timide :
Dans le sein de l’azur limpide
Je fixerai son doux essor.
Quand d’autres
Muses lui sourirent
Elle partage leur frisson,
Les notes de son luth varient
Devant le si vaste horizon :
Tantôt c’est le printemps qui passe
Grondant son hymne triomphal,
Tantôt c’est un chant automnal
Traînant d’échos que rien ne lasse…
Lacrymosa
J'ai caressé
ma lyre avec mes mains lassées
Et j'ai gravi la côte ou j'ai souvent marché,
Et j'ai baisé les fleurs des branches enlacées,
Et j'ai suivi mon rêve, allant au but cherché.
Le coeur battant à coups précipités, dans l'ombre;
Un seul désir dans l'âme, une larme à mon cil,
Voyant le ciel trop noir et la cité trop sombre,
Je t'ai suivi, mon rêve angoissant et subtil!
… Suivre son
rêve, aller quand le sort vous appelle,
Au crépuscule tendre errer seul et pensif,
Et regarder le ciel quand le chagrin rebelle
A meurtri le Coeur pur sanglote, passif…
…Le ciel est
noir, mais quelque chose,
Un point à reflets chatouillants,
Un semblant de prunelle rose,
Un astre aux feux doux, ondoyants…
Ainsi que l'étoile, naguère,
Bethlehem aux Mages montrant,
L'astre qui me guide m'attend
A la porte du cimetière.
Enfant depuis longtemps parti,
O frère devenu bel ange,
Pardonne à ma voix, mon petit,
Ma triste voix qui te dérange!
Que ta forme, sans s'attarder,
Reprenne la robe éphémère
De son enfance et de sa terre
Et vienne un peu me regarder!
Te souvient-il de notre enfance?
Toi vieux de quelques mois, Mimi;
Moi, fière de mon importance,
J'avais bien deux ans et demi;
Nous dormions souvent côte à côte
Amusés de nos entretiens
Composés de rire et de riens,
A voir une mouche qui saute;
Parfois nous nous battions bien fort,
Et tu mordais ma main osée
Qui touchait ta ceinture d'or
Sur ton cher berceau déposée;
Et moi je mordais à mon tour
Ton doigt, ta main, ton bras, ta joue,
Et tu te sentais bien, avoue!
Essoufflé de ma rude cour.
Alors, conciliant comme un homme,
Ton bras s'étendait, appellant;
Et tu saisissais mon corps, comme
Une mère apaise un enfant;
Tu suçais ma lèvre sévère,
Et moi sur le bout de ton nez
Je posais mes doigts consternés
D'avoir ainsi blessé mon frère.
Puis vint un
beau jour de printemps
Mais son rayon semblait livide,
Et depuis déjà bien longtemps
Je pleurais sur le berceau vide
Quand, craintive, j'ai vu s'ouvrir
Un étrange écrin blanc et rose
Où l'on a couché quelque chose…
Et les échos semblaient gémir!
Depuis ont passé des années;
J'ai grandi, souffert, embelli,
Et de mes amours raffinées
Le plus cher dort enseveli!
Souvent le doux appel de frère
A brûlé ma lèvre et mon coeur…
Ah! Trop cruelle est la douleur
Qui remplit nos jours sur la terre!
O mon frère, ô mon frère mort,
Rien ne frissonne dans ta cendre!
Ne sens-tu rien de doux et fort
Sur tout ce qui fut toi descendre…?
Car ta soeur vient pour te chanter
De nos berceuses orientales,
Nocturnes lentes, automnales…
Ne pourrais-tu les répéter…?
Les morts oublient-ils les romances
Qu'ils ont appris a bégayer,
Et leurs compagnons de souffrances,
Et tous leurs efforts d'essayer…?
Et de leur langue maternelle
Oublient-ils les si chers accents,
Et les visions d'attraits puissants
Du pays, des campagnes belles…?
Ah! Dans mes bras, forme d'amour
Qui doucement sur moi te penches,
Viens! Reçois et donne en retour
Le baiser d'un coeur qui s'épanche!
Il est las, aigri, chagriné
De voir le vie un long mensonge;
Frère, viens le baiser en songe!
….Des pleurs
sur mon front incliné…
Ô
toi l’étranger ! Translated by Dr. Jamil Jabre 2008
(Requesting the translation Nada Alhaddad for Noé Lugaz)
Avant la
première guerre mondiale et après avoir lu les romans
et les articles de Gébrane, May fut émerveillée
par le souffle si particulier de cet écrivain et sa sensibilité
profonde.
Elle lui
adressa une lettre où elle se fait connaître. Leur
correspondance se poursuit mais avec difficultés vu les inconvénients
de la guerre.
A la faveur
de la paix, leur correspondance reprit et évolua de l’amitié
à l’amour platonique, car May aima Gébrane profondément
trouvant en lui l’âme sœur.
Un jour elle lui adressa cet appel pressant :
Toi et moi sommes
prisonniers de la vie.
On reconnaît
les prisonniers à leurs numéros comme les vivants
grâce à leurs noms.
Ainsi nous nous retrouvons entourés de gens qui s’accordent
a se moquer du monde et jusqu'à d’eux-mêmes quelquefois.
Je me retrouve
parfois en eux et cependant le fait que tu sois semblable à
eux me déçoit car lorsque je les invite c’est pour
montrer un autre visage et toi serais-tu ainsi ? Où tu considères
que le mépris est naturel à ton sens ? Cependant bien
que je sois gênée par certaines attitudes de ta part
je me vois semblable à toi en permanence.
Car un autre
genre d’entente entre nous qui défie le silence et la mésentente.
Grâce à ton pressentiment je me sens capable de capter
tes réactions de sorte que chaque fois que je pense à
toi, je me retrouve comblée de générosité
et souhaitent partager mon bonheur avec tout le monde.
J’ai pleine confiance en toi et mon cœur réticent d’ordinaire
se fond en larmes, c’est ainsi que je me réfère à
ta bienveillance au moment du désespoir afin d exprimer le
fond de mon âme noyée de tristesse bien que je paraisse
joviale à l’envie.
Je me confie
à toi pour te montrer la lourdeur de mon angoisse qui m écrase
depuis l’aube de ma vie moi qui parait servie de deux ailes et d
une auréole, je m’adresse à toi en t’appelant mon
père et ma mère à la fois tout en craignant
le poids lourd exercé par le Maître.
Je m’adresserai
à toi comme à un parent bien que je considère
que les parents ne soient pas toujours aimables.
Je m’adresserai à toi comme à un frère et un
ami moi qui suis privée de frère et d’ami.
Je te montrerai ma faiblesse et le besoin qui me ronge pour acquérir
plus de connaissance moi que tu considères douée d’un
héroïsme sans pareil.
Je te montrerai
combien j’ai besoin de tendresse et je pleure devant toi sans que
tu ne le saches.
Je demanderai ton conseil lorsque je me trouverai dans l’embarras
et si jamais je commets une erreur je m adresserai à toi
soumise et tremblante attendant la punition et le châtiment.
Parfois il m’arrive
de connaître consciemment une erreur pour provoquer ta colère
afin de me soumettre à ta volonté.
J’essaierai
de me corriger en suivant tes conseils et te rendant compte de ce
que je fais afin que je reçoive de toi soit un signe de satisfaction
ou de refus et me sentir alors comblée dans les deux ça.
Je te rendrai compte de ce qu on m’attribue comme d’erreur afin
que tu sois pour moi le seul juge équitable.
Tout ce que
le monde voit en moi comme qualités je me soumettrai à
ton jugement afin de m’indiquer toujours le bon chemin. (La voie
du progrès).
Je suis sûre
que tu vas m’encourager et pardonner mes erreurs tout en méprisant
ceux qui me souhaitent le mal. Car tu es capable de percevoir la
vérité à travers mon âme.
De mon côté je tacherai de te défendre contre
les envieux qui cherchent à te démolir car je ne vois
en toi que le symbole de l’ homme parfait.
Je t’avoue tout
cela car tu l ignores.
Dans ma solitude
je t’imagine en train de me confier tes soucis autant que tes espoirs
car tu es le symbole de l’humanisme idéal.
J’essaierai d’écouter dans ma solitude l’expression de tes
soucis et espoirs car se retrouve en toi le sommaire de l’humanité
entière.
Je serai à l’écoute de toutes les voix afin de retrouver
la tienne et d’expliquer toutes les pensées afin que je glorifie
tes opinions.
J’essaierai
de retrouver à travers tous les moyens d’expression afin
de m’assurer comme elles me paraissent fades devant le miroir à
ta propre façon de t’expliquer.
J’essaierai
d’imiter ton sourire.
En ta présence je reviens a moi-même pour mieux penser
à toi et durant ton absence je m’abstrais aux autres pour
ne penser qu’à toi.
Je t’imaginerai malade afin de te guérir, malheureux pour
te consoler, exilé pour que je sois pour toi une patrie et
prisonnier pour te libérer et vainqueur pour que je me flatte
de t’admirer et me confier à toi.
J’imaginerai
mille milles fois ce qui pourrait t’égayer et susciter ta
joie et ton angoisse et comment tu réagis contre la médiocrité
avec beaucoup de noblesse et d’ardeur.
J’imaginerai mille milles fois que tu sois capable d’être
sévère ou d’être tendre afin que je sache à
quel point tu serais capable d’aimer.
Du fin fond
de mon âme le remerciement transcende envers toi comme l’encens
sacré pour m’avoir inspirée ce que d’autres n’ont
jamais été capables. Sais-tu cela toi qui l’ignores
?
Tu te rends
tu compte de cela ? Es-tu conscient de cela? Toi tu l’ignores? Sais-tu
cela? Moi je voudrais que tu ne saches pas.
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