Marie Hadad (1895 - 1973)
Les Heures Libanaise de Marie Hadad, Extraits, Editions de la revue Phénicienne - Place de Musée Beyrouth 1937
Avant-propos du livre
Veuille le lecteur m’excuser, si, parlant ici des adorables poèmes en prose de Marie Hadad, j’empiète aujourd’hui, - et bien accidentellement – sur les plates-bandes de la critique littéraire.
Mon excuse – mais dois-je invoquer une excuse? – est que ces écrits de Marie Hadad sont d’un peintre. Ces impressions de nature, ces souvenirs d’une enfance tour à tour mélancolique et rieuse, d’une enfance qui se plut à la rêverie solitaire, d’une adolescence qui entrevit l’injustice et la souffrance humaines, et les évoques en termes discrets et voilés, ces scènes, ces sites de la vie et de la nature ambiante, si justes d’accent et d’atmosphère, sont autant de tableaux brossés avec un talent raffiné par une coloriste qui manie la plumes comme elle manie ses pinceaux.
Une sensibilité d’une délicatesse profonde, une philosophie sans amertume, le don des images neuves, une naïveté, une fraîcheur d’inspiration, une spontanéité jaillissante – mais ce sont là précisément les mérites que j’apprécie dans la peinture de Marie Hadad.
Quand elle décrit en ces toiles que nous aimons tant à Paris, la flore, la faune, le ciel de son Liban natal, en ces toiles d’une cadence disciplinée, quand elle scrute avec son aigue pénétration les visages de ses petits Bédouins secs et musclés, de ses fillettes arabes aux larges yeux, au front bombé et têtu, ce que nous goûtons, ce sont les mêmes vertus qu’en ses écrits.
Peintre, essayiste en prose, elle est identique à elle-même, et traduit son émotion aussi heureusement en l’un ou l’autre langage.
Violon d’Ingres, dilettantisme ? Non certes. Besoin de détailler par l’analyse des mots ce qu’elle ne pouvait dire par l’harmonie des tons.
Paysagistes, portraitiste ou écrivain, Marie Hadad demeure un poète.
Louis Vauxcelles
Souvenir
Souvenir, tu es le sac de provisions ou j’amasse tout ce que fut ma vie.
Besace de voyageur, ouvre-toi et raconte-moi un peu du passé.
Une enfant très seule, ayant peur de tout, ayant peur du bruit, aimant par-dessus tout la solitude. Une enfant dont on n’avait pas besoin, et qui est venue quand même. Une enfant dont la première souffrance est l’injustice qui révolte, qui rentre en elle-même. Et ne voudrait plus se sentir vivre.
Enfance, jeunesse, vous fûtes enfermées dans une prison ; on vous a bâillonnées et coupé les ailes. L’enfance est parfois plus lourde à porter à l’enfant, que les ans ne le sont au vieillard centenaire, parce qu’il voit un long chemin devant lui.
Refermons la besace, enterrons les jours morts. Mais le Souvenir revient dire « Toc » !
Rappelle-moi, Souvenir, quelque petite joie, quelque amitié. J’ai lu tant de livres où les enfants étaient heureux !
Eh bien contente-toi du bonheur des autres. Il y a des cendrillons qui restent cendrillons toute leur vie, sans le merveilleux épilogue de la fin. Pourtant, tu finiras par trouver quelque lumière dans ce trou noir du passé. Je vois dans cette lumière, une enfant pelotonnée dans un coin du salon, où personne n’entre, et qui lit un beau livre qui lui fait tout oublier. Je revois quelque partie de balle, où la bataille à gagner était la chose la plus importante de monde. Je revois un succès scolaire qui pouvait être comparé à quelque victoire historique. Je revois une vieille amie qui comprenait sans mot, et dont le regard était si bon, si réconfortant ! Je revois la veilleuse de l’Eglise, où tout était mystérieux, où les Saints étaient pleins de charme, et toujours prêts aux confidences ; ils devaient faire tant de miracles ! J’en attendais monts et merveilles, mais je n’ai jamais vu le moindre petit miracle.
Je revois des pavots rouges dans un petit vase, où se balançaient aussi quelques branches de capillaire. Je revois les murs rustiques d’un jardin, où grimpaient le lierre et les belles du jour. Je revois un croquet sous les arbres ; et quelles belles parties ! Les maillets sont encore là, posés contre l’olivier du coin. Je revois quelques vers à soie élevés en contrebande au fond du pupitre ; et quel souci pour leur alimentation ! Il fallait des feuilles de mûrier, ils n’en voulaient pas d’autres ; et l’éclosion merveilleuse du papillon consolait de l’angoisse.
Et voilà ce que me dit le Souvenir de ma besace : « Toutes ces petites joies comptent, puisque tu les a senties. Le sort t’a donné ton dû, et peut-être q’un jour, dans la vie, tu trouveras autour de toi de beaux papillons, si tu sais élever l’humble petit ver qui se transforme ».
Nos Yeux
Nos yeux s’ouvrent, et voient tant de choses merveilleuses : les cieux et la lumière du jour, la nuit et ses traînées vaporeuses, la lune et les étoiles, le crépuscule et l’aurore, les nuages si variés, la neige, la pluie, l’arc-en-ciel, merveilleux hochet que nos yeux admirent, et que nous ne pouvons saisir. C’est la palette de couleurs où Dieu puise le rose des roses, le volet des violettes, le rouge des coquelicots, de quoi parer les fleurs, et colorer les fruits.
Nos yeux s’ouvrent, et ne s’étonnent de rien. Les montagnes se défilent et s’étagent avec splendeur, se couronnant de neige, de verdure et de grâce, et descendant vers nous en pentes douces et fleuries. Rien ne nous émeut, ne nous bouleverse de tant de miracles que nous croisons chaque jour.
Nos yeux, à perte de vue, voient la mer sous tous ses aspects, toujours elle-même. Et souvent différente dans sa couleur et ses reflets, calme à la surface, traîtresse dans ses profondeurs. Dans la tempête, elle nous montre sa colère par une physionomie menaçante, et dans les beaux jours, elle nous ensorcelle au bord des rochers et des plages qui marquent ses limites. J’ai vu ces jolis vagues d’une mer bleue et lumineuse, se rouler doucement de loin, et arriver aux rochers les taquinant de leur poudre blanche. Je les ai vues se plaire à revenir, recommençant leurs jeux charmants.
Les yeux sont les antennes de l’âme, mais ils regardent seuls, et l’on dirait qu’un isolateur est mis entre eux et l’âme pour économiser notre moteur sensible.
Nos yeux voient la vie animale si prodigieuse sous toutes ses phases. Tout un chameau ondulant à grands pas sur ses jambes flexibles et élégantes, le poil velouté, et l’œil dans la vague ; une petite fourmi presque invisible, mais aussi vivante et plus savante que le chameau ; des aigles qui planent, des oiseaux, des papillons qui volent, de loin supérieurs aux avions, jouets humains qui souvent tombent en se brisant les ailes.
Nos yeux voient d’autres yeux humains, et là ils s’arrêtent et se mesurent. Ils ont des expressions diverses ces mêmes yeux faits de la même matière à voir, et leur couleur est différente : du bleu, du vert, du noir, du marron, des nuances infinies, et ces yeux sont reconnaissable pour chacun. Nous voyons des yeux humains profonds, pleins de pensées ; d’autres vides. Il y en a qui sont éclairés de leur propre lumière ; on dirait un flambeau spirituel. Il y en a de froids, d’indifférents ; aussi, des yeux pleins de paix et de douceur, d’enfantins, de naïfs, de bons et d’attirants. Il y en a qui vous donnent le frisson et vous éloignent.
Notre monde est grand certes, mais notre vision est faible, et nos yeux ne voient rien qui explique le pourquoi des choses. Nous nous débattons pour comprendre, et rien ne s’explique. Attendons la mort, elle résout tant de problèmes !
Vie de Papillons
Un matin de Juin à la montagne, deux papillons blancs enroulaient leur vol en spirales autour l’un de l’autre.
Leur fragilité s’accommodait d’une température douce, un peu aérée. Il leur arrivait aussi, de prendre leur vol chacun d’un côté opposé. Je les regardais inquiète de les voir se perdre de vue, et j’attendais impatiemment leur retour.
Ce devait être un jeune ménage, et voilà qu’ils arrivaient d’un long voyage, et reprenaient leur vol entrelacé comme une danse légère, puis se retrouvaient sagement sur la même branche, pour de nouveau simuler un abandon mutuel, et partir avec leurs ailes silencieuses, et se quitter, et recommencer leur flirt ne finissant jamais.
Deux simples petits papillons blancs, sans aucun ornement. Sont-ils jaloux de leurs frères que la nature a décorés, comme des mosaïques rares, avec ses couleurs les plus précieuses ? Ils on l’air indifférent à tout ce qui n’est pas eux.
Ils ont des pauses sur les branches, et communient aux mêmes fleurs. Cuisine de papillons, toujours prête et accueillante ! Il choisissent, pour entretenir leur petite vie, l’âme des fleurs. Papillons, n’accrochez pas vos jolis pétales, que feriez-vous avec des ailes déchirées ?
Ils sont pleins de prudence, et leurs vols savants, s’opèrent sans une égratignure. Ils reviennent intacts et frais après leurs gracieuses manœuvres, et de se retrouver après une petite absence, rend leur vol plus étourdi, plus chaud, presque fou. Ils expriment ainsi la joie de se revoir ; ils la sentent et le prouvent.
Je souhaite à mes deux papillons blancs, d’exhaler leur petite âme à la même seconde, dans un dernier vol éperdu. Une seule vie leur suffit. Que feraient-ils de mieux dans un autre monde, que ce qu’ils ont fait ?
Petite vie éclose entre deux ailes palpitantes, aussi merveilleuse, aussi miraculeuse que l’aspect des mondes, tu portes sur toi la marque divine.
La Mante Religieuse
Elle est si jolie à voir, dans son petit costume vert, image de la vertu, de la pudeur, et de la grâce. Les deux bras gentiment repliés sur eux-mêmes, elle vous rappelle une sage petite demoiselle moyenâgeuse, attendant le fiancé de ses rêves. Mais ne la quittez pas des yeux, observez sa tête qu’elle roule hypocritement de tous les côtés, avec une souplesse parfaite. Elle surveille son horizon, et attend son heure. Les religieuses des couvents ne sont certainement pas flattées de ce rapprochement qu’un naturaliste mal intentionnée a trouvé dans son esprit méchant, car ce charmant insecte est loin d’avoir les qualités requises pour une vrai religieuse.
Elle a beaucoup de charmes, et plus encore de mauvais instincts, Immobile, attentive, concentrée en elle-même, elle se prépare à l’action, mais pas pour se dévouer à ses voisins, bien au contraire, pour dévorer des victimes. Une mouche traverse l’air ? Voilà la tête de notre insecte qui se meut dans tous les sens, surveillant ses évolutions, et faisant la morte, ses bras toujours repliés dans une immobilité qu’on dirait éternelle. La mouche approche, ignorant le danger. Notre religieuse verte a jeté sur elle ses filets aériens, et la voilà prise bel et bien dans l’étreinte de notre petite sainte en pose d’extase et de prière. Elle ne lâche plus sa proie qu’elle gobe avec avidité, puis reprend sa première expression d’innocente et de sagesse, en attendant sa prochaine victime qu’elle happera avec la même adresse et la même technique savante.
L’enfant
J’ai vu l’enfant. Il m’a souri avec sa bouche et avec son âme. C’est comme une clarté qui passe dans la nuit.
Il est venu pour un voyage. Il est venu sans le savoir. Il a pleuré de venir sur la terre, puis s’y cramponne, et réclame par tous ses moyens le droit de vivre.
D’ou vient-il ? Cette étincelle se vie a jailli d’un foyer divin. L’âme a une enfance comme le corps. Cette lumière spirituelle, naît petit point lumineux, se développe avec le corps et périclite avec la vieillesse. L’esprit est-il tué par la matière ? Qu’y a-t-il de commun entre eux ?
Le juge
C’est un homme, mais il doit être un surhomme de par ses fonctions sacrées.
Il a de grands pouvoirs, il doit en être digne. Il a prêté le serment qui l’a lié à la seule justice; il doit être son défenseur, son esclave.
Aucune pression ne doit peser sur lui, ni l’argent, ni l’amitié, ni l’amour, ni la crainte, ni la patrie. Il n’est pas un commerçant; qu’a-il à vendre? Il ne connaît pas sa mère, son frère, sa femme, son amie; il n’est pas le partisan d’un clan dont il doit sauvegarder l’amour-propre, ou couvrir lâchement les erreurs; il ne reçoit pas d’ordre; il n’est pas l’espion de son pays. Il doit chercher la lumière, et ne pas écouter les voix qui troublent et la tentation qui passe. Il doit oublier les noms, les situations. Devant lui les homes sont égaux; il ne doit avoir pour tous, qu’un poids, qu’une mesure. Il n’est plus qu’une conscience, et l’arrêt qu’il porte doit défier la mort. Dieu et les hommes attendant la vérité de sa bouche, et non le mensonge qui le salira d’opprobre.
Et si tu trahis, juge inique, tu inspires la pitié alors,
parce que le surhomme tombe dans une humanité méprisable.
Figuier d’hiver
Il est là, énorme et nu, de la base du tronc, jusqu’aux innombrables ramifications qui se multiplient par les branches, et forment un réseau ténu comme les nervures d’une feuille pourrie dans le sol humide; c’est une idée de pudeur autour de ce tronc brutalement nu qui affecte ici la forme du corps humain.
Il a un corps d’hercule ce figuier. Il respire la vigueur, et ressemble à ces dieux d’antan à qui l’on offrait des jeunes filles.
Chaque printemps lui apporte une nouvelle jeunesse, et il ne s’étonne pas de voir son vieux tronc noueux, refleurir et se parer magnifiquement.
On ne voit guère plus de figuier s’aventurer parmi les maisons de la cité. Celui-là est un souvenir du passé. On l’a oublié, ou on l’a gardé comme une relique d’un culte ancien, et l’on pense à quelque bacchante égarée de l’antiquité, qui cherche encore une corbeille de figues pour le festin.
Il a l’air centenaire, et il attend de pied ferme un autre siècle venir. Je le vois avec les deux bras projetés en avant, dans un élan sincère et comme désespéré, jetant une prière à la nature qui l’a si sauvagement dépouillé. Le vent passe en musique dans son squelette, mais il sent déjà le printemps bouger dans la terre, et il frissonne de vie contenue. Par toutes ses racines il aspire la sève, et bientôt il étalera une tente majestueuse d’un robuste feuillage. Et le passant s’arrêtera pour un repos à l’ombre du figuier, il goûtera de ses fruits nourrissants et sucrés; et il aimera cette ombre généreuse.
Je te connais très vieux, et voilà que je m’achemine plus vite que toi vers la fin. Je voudrais durer autant que toi. Creuse pour moi ton vaste tronc hospitalier et nous ferons ensemble le dernier voyage.
>SUITE<
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