Marie Hadad (1895 - 1973)
Les Heures Libanaise de Marie Hadad, Extraits, Editions de la revue Phénicienne - Place de Musée Beyrouth 1937
Le poulailler
Dans le poulailler, la vie est intéressante à voir. Cela me rappelle un vieil oncle amoureux des poules, et qui s’en occupait sans relâche. Il les examinait au réveil, et jugeait immédiatement de leur état de santé. A celle-ci, il administrait une dose d’huile, à telle autre, il lui faisait passer dans la gorge du jus de citron, et s’il se trouvait un coq trop batailleur, ou une poule trop égoïste qui empêchait les autres, timides, de manger, il enfermait les belliqueux momentanément. C’était l’arrêt, pour donner aux autres la chance d’avoir leur part de grain.
La pondeuse était choyée. Mon oncle la couvait d’un oeil ému, et avec des précautions infinies, emportait lui-même les oeufs du jour si fragile, à une petite malade qui n’allait pas bien, et détournant la tête, il tendait le bras à la maman qui prenait les oeufs; puis, mon oncle allongeait le pas pour qu’on ne vit pas son émotion.
Les poules sont égoïstes. Chacune cherche le grain, et fouille la terre pour son propre compte. Si la voisine arrive, elle reçoit un coup de bec, et l’on entend alors, un petit son qui gronde avec colère. Et quel affairement à gratter le sol, avec quelle hâte, quelle précipitation, quelle activité, d’abord avec une patte, puis avec l’autre.
Le coq est plus distrait; il a d’autres préoccupations. Le cou tendu, le corps soulevé de terre, toutes les plumes frémissantes, il lance son cocorico et poursuit ses poules.
Elles boivent gentiment les poules, et avec quelle délicatesse! On dirait qu’elles remplissent solennellement un office religieux, quand toutes en choeur autour de l’eau, elles plongent le bec; elles avalent par petites saccades, et lèvent la tête très haut, comme en action de grâce.
Pauvres petites poules très intéressantes, et qu’on engraisse si bien! On fera vite votre oraison funèbre. C’est être vraiment plus méchant que le renard, qui lui ne prépare pas son festin; aucune préméditation du crime; il tombe sur sa proie et la mange de par son instinct.
Quel désarroi dans le poulailler lors d’une rafle de la cuisinière! Ce sont des cris stridents et rauques, c’est la panique en plein. Après, c’est le silence qui suit les grands orages. Les poules sont groupées dans le malheur, la crainte, et l’immobilité la plus absolue. Quelques minutes passent, Lourdes d’angoisse, puis les petites poules se remettent à grignoter comme si la tragédie n’avait pas existé.
Il y a deux oies dans le poulailler. Elles ont des airs de matrone. La démarche grave, elles s’amènent ensemble, comme des numéros de cirque dont c’est le tour de paraître. Elles font des arabesques avec leur cou de peluche, en jetant de droite et de gauche leur bec qui happe et mâche avec volubilité; puis, elles vont à l’eau, et se font des grâces avec leur cou sinueux; puis côte à côte, se dissent beaucoup de choses que nous ne comprendrons jamais.
L’Ane
Il y avait un âne, un joli petit âne du plus beau gris, bien bâti, et très élégamment tourné. Il aurait sûrement eu le prix de beauté dans un concours de son espèce, mais personne n’avait jamais pensé à faire un concours avec de tels candidats. On était beaucoup trop occupé avec les reines de beauté, les chevaux, les chiens, les chats, mais non points les ânes. Il avait une timidité naturelle, traces gênantes de tous les ridicules dont on l’avait affublé à travers les ages, et il en voulait aux homes, et en particulier à ce mauvais La Fontaine qui l’avait tant malmené en lui donnant les rôles les plus humiliants dans les républiques des animaux. Il se rappelait avec émotion le brave âne de Sancho Pança suivant en serviteur, l’étique et fier cheval de Don Quichotte. Il débordait d’amertume.
Il n’était pas plus âne que son propriétaire, et se mettait à braire toujours d’une façon fort appropriée quand on le chargeait d’un poids trop lourd, ou qu’on oubliait son repas, ou qu’il rencontrait quelques amis à qui il disait bonjour à sa manière.
Cet âne réfléchissait plus qu’il n’en avait l’air, et l’ambiance des temps aidant, il évoluait vers le communisme. “Tout à tous, disait-il, et égalité! Je serai un leader, et ferai des conférences à tous les ânes mes frères. Je vais annoncer un nouveau régime!” et il commença ses discours brayant plus que jamais. Mais l’univers n’avait pas l’air de s’en douter; on ne donnait pas plus d’orge aux ânes, et on continuait à les charger. Il commença à rebiffer, et son maître prit l’habitude de le battre. Un jour que ce dernier se baissait, et tirait les cordes qui retenaient sa lourde charge de pierres, il lui administra un coup de pied nerveux sur la tête, et l’étendit tout étourdi par terre. Puis, il s’élança en une course folle; les cordes se relâchèrent, et les Lourdes pierres roulèrent semant la panique dans la rue. On l’attrapa, et on le ramena à son point de départ. Son maître se releva, assouvit sa rage sur l’âne, cette fois bien attaché, et le rechargea de plus belle. Et il fut la dérision de tous ses frères. « En es-tu plus avancé avec ton apostolat, lui dirent-ils? Anes nous sommes, et ânes nous resterons”.
Mon Liban
Tu m'as donné la richesse d'un horizon merveilleux. Tu m'as donné la montagne, et la forêt, et la plaine, et la mer; et le soleil pour tout éclairer, tout vivifier, tout iriser; et tout le bleu des jours, et toutes les couleurs, et toutes le nuances; et du noir dans la nuit, pour donner une juste raison de faire la parade de la lune et des étoiles; nuits de flambeaux et de miracles! Et par tes champs, tes vergers, tes potagers, tes jardins, tu t'es exprimée, et tu t'es donnée, terre toute entière, à chacun de tes enfants.
Mon Liban, je suis le produit de tout ce que j'ai pris de ton air, de ton eau, de ta terre pétrie de morts, de tes esprits, de tes voix, de l'âme de tes fleurs, de leur arome qui me pénètre et m'embaume, de la vie de tes fruits, de la résine de tes pins, du miel de tes rochers, du sang de tes agneaux, de ta vigne qui m'enivre.
J'ai bu le lait et goûté au fromage de tes troupeaux, j'ai filé la laine de tes agneaux pour nos hivers, j'ai cueilli la soie de tes mûriers et j'en ai fait des habits de fête. Tu m'as donné de nombreux serviteurs: des chameaux voyageurs, des chevaux de race, des ânes doués de toutes les patiences; et les autres frères de Saint François d'Assise, mon frère; et tous ceux qui volent et chantent dans un paradis. Et des torrents, et des cascades, pour faire un bruit joyeux.
Tes saisons et tes jours me comblent. Pour le printemps, tu t'en viens chargé de tous les parfums de toutes les fleurs, et de fruits encore qui se suivent en culbute: nèfles d'ambre jaune toutes imprégnées de l'odeur voisine de tes jardins en fleurs d'orangers; fraises rampantes et rougissantes de se montrer si engageantes; abricots en duvet, fragilité qu'il ne faut point attendre. Et sur les arbres, d'autres fruits suspendus par les anges de Dieu, sont dans l'attente pour de nouveaux présents. Et les fleurs du printemps viennent de partout: les lis les plus blancs à côté des plus rouges, toutes les roses en famille, les marguerites qui ont tant de choses à dire en ce printemps, les oeillets piquants, les jasmins candides d'innocence et de blancheur au parfum pernicieux et prenant; et les autres, et les autres, que de fleurs!
Et l'été, j'ai grillé ton mais sur les charbons ardents de ton vieux bois de chenet; j'ai dégusté tes figues, tes amandes, tes noix fraîches, et toute la litanie des saveurs de tes pêches. Et ton raisin qui s'étage de la plaine au plus haut des monts, c'est un fruit, c'est une fleur, c'est une manne. J'ai ouvert, comme des boîtes à surprise, les pastèques et les melons, et les grenades, petits coffrets à bijoux, bijoux enchâssés de perles transparentes rouges et roses. Je me suis baignée dans tes eaux fraîches et vivantes. Tu m'as donné les sables de la plage pour reposer le soir mon corps fatigué d'un long jour; et les fruits de la mer, et le rouget, et la dorade, tu les as tous jetés dans mes filets.
C'était encore l'été. Alors j'ai gravi l'escalier aux marches en collines et en sommets qui conduisent plus haut, jusques aux cèdres, jusques aux neiges, jusques aux nids des aigles. Et j'ai aimé la fraîcheur des neiges que le soleil caresse mais préserve, et j’ai mieux aimé le soleil amoureux des neiges, et la jeunesse des vieux cèdres qui n'en finit plus et nous rend jaloux. Mais les cèdres m'ont dit qu'ils veulent durer encore, pour voir l'âge d'or du Liban, et rester ensuite pour en témoigner par une belle page que je dois graver sur leur tronc. J'ai applaudi ces heureux prophètes.
Mon Liban, tu m'as réservé pour le triste automne, tes couchants les plus beaux et les mieux fardés, pour distraire ma pensée de la mort des feuilles, et pour oublier qu'il faut que l'on tombe. Et tu m'as donné tes dattes d'automne, et les longs palmiers, minarets des oiseaux qui savent chanter et prier, se sont tous penchés, et ils ont étalé leurs riches récoltes. Et la myrtille, et l'olive verte, et l'olive noire, sont venues s'offrir. J'ai tout accepté, ces dons sont trop beaux, et ne se refusent. Et la bruyère odorante est descendue des montagnes, et la fougère a fait ses premiers panaches entre les pierres dans les champs, et les colchiques, rosés par l'émotion du retour, ont surgi curieux après un si long oubli.
Et voilà l'hiver. Tu fis la réserve non de quelques fagots seulement, mais de tout le soleil encore. J'ai pris le soleil, et j'ai cueilli les oranges, ces petits soleils. Et sur les sommets, tu jetas la neige à nouveau. Il fallait de tout; les glaciers là-haut, et puis le soleil, et puis les oranges.
Tu m'as donné des trésors enfouis, et tous les jours, un peu du passé remonte de la terre, et les voix du passé se réveillent et ne se taisent plus. Les siècles avant nous, c'était hier seulement, puisque voici leurs traces. Tu m'as donné en héritage, des temples, des autels, des divinités dans des ruines antiques. Astarté, Adonis, et d'autres dieux et demi-dieux, quels merveilleux contes de fées! Mais le dieu Soleil est le seul qui demeure; il est le grand prêtre qui officie toujours. Et des tombeaux ouverts, les ombres des morts libérées, rôdent à la recherche des dieux qu'elles n'ont peut-être pas retrouvés dans l'Olympe; elles errent familières, et passent invisibles à ceux qui ne savent pas bien regarder.
J'ai pris l'âme des morts, j'ai pris le soleil, et puis la neige, et les cèdres, et les monts, et les plaines, et le rivage, et la mer, et les fleurs, et les fruits, et les épis, et les agneaux, et tout ce que tu m'offrais, Liban, mon généreux pays. J'ai tout moissonné, j'ai tout goûté, j'ai tout aimé.
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