|
Ibn
Khaldoun
La
Revue Phénicienne
Les Arabes d’après leurs plus grands écrivains
>Texte en Anglais<
L’Homme
Quoique il eut souvent
prétendu qu'il préférait l'étude aux
fonctions publiques, Ibn-Khaldoun avait un penchant dominant à
se mêler des affaires politiques auxquelles le prédisposaient
ses grandes connaissances et la finesse de son jugement.
C'est ainsi que l'histoire
de sa vie se trouve intimement mêlée à l'histoire
politique des Arabes de Tunis, de Fez, d'Espagne et de Syrie d'Egypte
vers le milieu du quatorzième siècle. La destinée
d'Ibn-Khaldoun a subi toutes les oscillations des différents
pouvoirs toujours en lutte les uns contre les autres.
Il descendait de la tribu
de Kinda, dans le Hadramout. Son ancêtre Khalid, venu avec
une armée en Espagne au IIIe siècle de l'hégire,
avait donné son nom à la famille des Beni Khaldoun
qui s'était établie à Carmona, puis à
Séville, et enfin à Tunis où naquit Ibn Khaldoun
le 27 mai 1332.
Après avoir terminé
ses études, il entra au service du sultan hafside Abou Ishac
Ibrahim, et dût se refugier à Ceuta, pendant la défaite
de ce prince. Quand son protecteur eut rétabli ses affaires,
Ibn Kaldoun fut rappelé auprès de lui, mais il avait
à peine joui des faveurs de la cour, qu'il fut jeté
en prison sous prétexte de trahison: son intimité
avec l'Emir de Bougie ayant déplu a son protecteur. Remis
en liberté grâce à un changement du pouvoir,
il gagna l'amitié du sultan Abou Abdalla Ibn el Ahmar, qui
ayant conquit le royaume de Grenade sur son frère Ismail,
chargea Ibn Khaldoun d'une mission en Castille pour y conclure la
paix avec le tyran Don Pedro. Là, les intrigues jalouses
de ses compatriotes l'obligèrent à retourner auprès
d'Abou Abdalla Mohamed, son compagnon de prison à Fez, qui
venait de rentrer en possession de Bougie et lui réservait
le rôle de grand chambellan et régent du royaume. Cette
bonne fortune dura aussi peu que pouvait durer la paix. Le prince
de Constantine ayant vaincu Abdalla Mohamed, Ibn Khaldoun remit
les clefs de Bougie au vainqueur, sans arriver cependant à
obtenir sa confiance. Il dut bientôt après s'enfuir
auprès d'Abdel Aziz qui avait chassé Abou Hamdou de
Tlemcen. A la mort d'Abdel Aziz Ibn Khaldoun s'attacha à
Aboul Abbas et Abder Rahman qui s'étaient partagé
le gouvernement. Soupçonné de pencher vers le premier
de ces duumvirs, il fut emprisonné par le second. Ayant réussi
à s'enfuir en Espagne, il fut magnifiquement reçu
par Ibn el Ahmar à Grenade, mais ne tarda pas à tomber
en disgrâce, et revint à Tlemcen, juste à temps
pour y voir Abou Hamdou restauré sur le trône. Chargé
d'une mission auprès des bédouins pour les rallier
au parti d'Abou Hamdou, il passa quatre ans dans le château
d'un principicule, à Kalaat Ibn Salama, et y composa ses
célèbres Prolégomènes et son grand ouvrage
historique sur les Berbères.
Là ne se bornent
point les malheurs d'Ibn Khaldoun. Tant qu'il y eut des princes
arabes qui se disputèrent le pouvoir - et il y en aura éternellement
- Ibn Khaldoun vit sa fortune passer par les revers les plus inattendus.
Son ancien condisciple
et ami, Ibn Arafa, devenu Mufti de Tunis, l'ayant représenté
comme un homme dangereux, Ibn Khaldoun prétexta un pèlerinage
à la Mecque et partit pour le Caire, où les étudiants
vinrent en foule assiéger sa maison et le prier de rester
en Egypte pour leur y donner l'enseignement. Ibn Khaldoun accepta,
et le sultan Barkok le nomma malgré lui grand cadi malékite,
et ne consentit à le décharger de ses hautes fonctions
qu'après que sa famille rappelée de Tunis auprès
de lui, eut péri dans un naufrage. Il était encore
sous le coup de ce nouveau malheur lorsqu'il fut forcé de
reprendre son poste de cadi, qu'il garda jusqu'à 1400 sous
le successeur de Barkok: Malika Nassir Foraj. Ce prince le jeta
en prison, puis le relâcha, et finalement l'emmena avec lui
en Syrie, dans la célèbre campagne contre Tamerlan.
Cette expédition ayant dégénéré
en une retraite désastreuse, Ibn Khaldoun quitta secrètement
Damas et se rendit auprès du conquérant tartare qui
lui redonna son poste de cadi au Caire, poste qu'il perdit encore
et regagna plusieurs fois, jusqu'à sa mort qui eut lieu le
20 mars 1406.
Ce bref aperçu
sur la vie d’Ibn Khaldoun n'est que le résumé d'une
seule page de l'histoire des Arabes dans l'Afrique méditerranéenne.
Les annales de leurs conquêtes se sont toujours compliquées
de l'histoire la plus interminable et la plus déconcertante
du désordre, de l'intrigue, des luttes de parti, de la dispute
des pouvoirs, de la guerre intestine, et de la plus grande désorganisation
sociale que l'on puisse enregistrer.
L'Ecrivain
Ibn Khaldoun a laissé
le « Kitab el'bar », dont on a récemment découvert
à Constantinople et à Constantine deux manuscrits
malheureusement incomplets.
Cet ouvrage
se divise en trois parties:
1- les Prolégomènes, traduits en français par
Mac Guckin de Slane dans les Notices et Extraits des manuscrits
(Bibliothèque Impériale) après que Quatemère
(Etienne) en avait publié le texte arabe dans le même
recueil;
2- l'histoire des Arabes et des peuples voisins, l'histoire des
Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale,
publiée et traduite en français par de Slane à
Alger;
3- l'histoire des Aglabites et des Arabes de Sicile publiée
et traduite par Noel des Vergers.
Ibn Khaldoun est considéré
comme l'un des plus grands historiens de la littérature arabe,
parce qu'il a su formuler avec une rare indépendance d'esprit
et une claire sûreté de jugement, toute une admirable
philosophie de l'histoire de son pays.
Dans ses Prolégomènes,
il débute en posant les règles de la critique historique,
et les principes sur la manière d'écrire l'histoire
en s'appuyant sur les faits et les exemples. Son ouvrage du reste
s'appelle le Livre des Exemples. Il entre dans son sujet par la
grande distinction des peuples en nomades et sédentaires;
il décrit la formation des villes, l'influence qu'elles exercent
sur la civilisation, la naissance de tout pouvoir, la fondation
des empires et les causes de leur décadence.
La documentation de son
récit, jointe à une puissante faculté de généralisation
donnent à son œuvre une solidité et une envergure
qui font l'admiration des savants désintéressés
de l'Orient et de l'Occident.
Les traducteurs
lui reprochent cependant l'abstraction excessive de son style, mais
cela tient beaucoup plus au génie des lettres arabes qu’à
un défaut de l'écrivain.
Huart, parlant des multiples considérations qui font l'objet
des Prolégomènes, dit textuellement: Tout cela est
exposé dans un style vivant, original, par un homme plein
d'idées, qui se répète pour mieux s'expliquer
et qui interrompt sans cesse une argumentation pour fournir la preuve
historique de ses théories. On y trouve partout un esprit
sagace et ferme. Je ne connais aucun livre qui soit plus digne d'être
étudié par quiconque veut comprendre l'histoire des
empires musulmans ».
Pages
Choisies (Des Prolégomènes d'Ibn Khaldoun, édition
de la Bibliothèque Impériale. Tous les textes d’Ibn
Khaldoun sont placés entre guillemets.)
«Une tribu
qui a vécu dans l'avilissement et dans la servitude est incapable
de fonder un empire.»
« L'avilissement
et la servitude brisent l'énergie d'une tribu et son esprit
de corps. Cet état de dégradation indique même
que, chez elle, cet esprit n'existe plus. Ne pouvant sortir de son
avilissement, elle n'a plus le courage de se défendre; aussi
à plus forte raison, est-elle incapable de résister
à ses ennemis ou de les attaquer. Voyez la lâcheté
montrée par les Israélites quand le saint prophète
Moise les appela à la conquête de la Syrie et leur
annonça que le Seigneur avait écrit d'avance le succès
de leurs armes; ils lui répondirent: « C'est un peuple
de géants qui habite ce pays, et nous n'y entrons pas jusqu'à
ce qu'il sorte. »
« Ils voulaient dire: « Jusqu'à ce que Dieu les
en fasse sortir par un coup de sa puissance et sans que nous soyons
obligés d'y contribuer; ce sera là un de tes grands
miracles, Ô Moise. »
Plus il les implora, plus ils s'obstinèrent dans leur désobéissance:
« Va t'en, lui dirent-ils toi et ton Seigneur, et combattez
(pour nous) ». Pour s'exprimer de la sorte, ces gens-là
ont dû bien sentir leur propre faiblesse et reconnaître
qu'ils étaient incapables d'attaquer un ennemi ou de lui
résister. C'est ce que le passage du Coran nous donne à
entendre, ainsi que les explications traditionnelles que les commentateurs
ont recueillies. Cette lâcheté était le résultat
de la vie de servitude que ce peuple avait menée pendant
des siècles; il était resté assez longtemps
sous la domination des Egyptiens pour perdre complètement
tout esprit de corps. D'ailleurs, il ne croyait pas sincèrement
à sa religion: lorsque Moise annonça aux juifs que
la Syrie devait leur appartenir, ainsi que le royaume des Amalécites,
dont la capitale se nommait Jéricho; que ce peuple leur serait
livré comme une proie d'après l'ordre de Dieu; ils
reculèrent devant l'ennemi, étant intimement convaincus
qu'après avoir passé leur vie dans les humiliations,
ils seraient incapables d'attaquer un ennemi. Ils osèrent
même se moquer des paroles de leur prophète et résister
à ses ordres; aussi Dieu leur infligea la peine de l'égarement,
c. à. d. qu'il les fit rester pendant quarante ans dans le
désert qui sépare l'Egypte de la Syrie. Il leur fut
impossible pendant ce temps, de se retirer dans une ville, ou de
s'arrêter dans un lieu habité, parce qu'ils avaient
d'un coté le pouvoir des Amalécites en Syrie, et de
l'autre celui des Coptes de l'Egypte, et qu'ils étaient,
selon leur propre déclaration, incapables de combattre. Les
versets que nous venons de citer ont une portée qui est facile
à comprendre: la peine de l'égarement avait pour but
d'anéantir toute la population qui s'était soustraite
à l'oppression et aux humiliations dont on l'avait abreuvée
dans la terre d'Egypte, population sans énergie qui s'était
résignée à la dégradation et qui avait
perdu le sentiment de l'indépendance. Pour remplacer cette
génération, il en fallait une autre, élevée
dans le désert, qui n'eut jamais subi des humiliations et
qui ignorât la domination d'une nation étrangère
et la puissance du despotisme. Par cette disposition de la Providence,
un nouvel esprit de corps naquit chez les Israélites et les
mit à même d'attaquer et de vaincre. Tout cela fait
voir que, pour laisser éteindre une génération
et la remplacer par une autre, il faut au moins une période
de quarante ans. »
« Gloire à
l'Etre savant et sage! Ce que nous venons d'exposer fournit une
preuve évidente de l'extrême importance qu'il faut
attacher à l'esprit de corps; c'est le sentiment qui porte
à résister, à repousser l'ennemi, à
protéger ses amis, à venger ses injures. Le peuple
qui en est dépourvu ne saurait rien faire qui vaille. »
« Les peuples les
moins civilisés font les conquêtes les plus étendues.
»
« Nous avons déjà
dit que les nations à demi sauvages ont tout ce qu'il faut
pour conquérir et pour dominer. Ces peuples parviennent à
soumettre les autres, parce qu'ils sont assez forts pour leur faire
la guerre et que le reste des hommes les regarde comme des bêtes
féroces. Tels sont les arabes, les Zenata et les gens qui
mènent le même genre de vie, savoir les Kurdes, les
Turcomans et les tribus voilées (les Almoravides) de la grande
famille sanhadjienne. Les races peu civilisées, ne possédant
pas un territoire où elles puissent vivre dans l'abondance,
n'ont rien qui les attache à leur pays natal; aussi toutes
les contrées, toutes les régions leur paraissent également
bonnes. Ne se contentant pas de commander chez elles et de dominer
sur les peuples voisins, elles franchissent les limites de leur
territoire, afin d'envahir les pays lointains et d'en subjuguer
les habitants. Que le lecteur se rappelle l'anecdote du Khalife
Omar. »
« Aussitôt
qu'il fut proclamé chef des musulmans, il se leva pour haranguer
l'assemblée et poussa les vraies croyants à entreprendre
la conquête de l'Irac. »
« Le Hidjaz, leur
disait-il, n'est pas un lieu d'habitation, il ne convient qu’à
la nourriture des troupeaux, sans eux, on ne saurait y vivre. Allons,
vous autres, qui les derniers, avez émigré de la Mecque,
pourquoi, restez-vous si loin de ce que Dieu, vous a promis? Parcourez
donc la terre; Dieu a déclaré dans son livre, qu'elle
serait votre héritage. Il a dit: Je le ferai afin d'élever
votre religion au dessus de toutes les autres, et cela malgré
les infidèles. »
« Voyez encore,
les anciens Arabes, tels que les Toba (du Yémen) et les Himyarites;
une fois, dit-on, ils passèrent du Yémen en Mauritanie,
et une autre fois, en Irac et dans l'Inde. Hors de la race arabe,
on ne trouve aucun peuple qui n’ait jamais fait de pareilles courses.
Remarquez encore les peuples voilés (les Almoravides); voulant
fonder un grand empire, ils envahirent la Mauritanie et étendirent
leur domination depuis le premier climat jusqu'au cinquième;
d'un côté, ils voyaient leurs lieux de parcours toucher
au pays des noirs, de l'autre, ils tenaient sous leurs ordres les
royaumes de l'Espagne. Entre ces deux limites tout leur obéissait.
Voilà ce dont les peuples à demi-sauvages, sont capables.
Ils fondent des royaumes, qui ont une étendue énorme,
et ils font sentir leur autorité jusqu'à une grande
distance du pays qui était le berceau de leur puissance.
Mais ils ne peuvent la maintenir. »
« C'est Dieu qui
a réglé la succession des nuits et des jours ».
« Les Arabes ne
peuvent établir leur domination que dans les pays de plaines.
»
« Le naturel farouche des Arabes en a fait une race de pillards
et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever un butin
sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent
pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans
la partie du désert où ils font paitre leurs troupeaux.
»
« Jamais, ils ne
marchent contre un ennemi pour le combattre ouvertement; à
moins que le soin de leur propre défense ne les y oblige.
Si, pendant leurs expéditions, ils rencontrent des emplacements
fortifiés, des localités d'un abord difficile, ils
s'en détournent pour rentrer dans le plat pays. Les civilisés
se tiennent à l'abri d'insultes, sur leurs montagnes escarpées,
et défient l'esprit dévastateur qui anime, les Arabes.
»
En effet, ceux-ci n'oseraient
pas les y attaquer; ils auraient à gravir les collines abruptes,
à s'engager dans des chemins presque impraticables et à
s'exposer aux plus grands dangers. Il en est autrement dans les
plaines; s'il n'y a pas de troupes pour les garder, et si le gouvernement
établi montre de la faiblesse, elles deviennent la proie
des Arabes la curée dont ils se repaissent. Ces nomades y
renouvellent leurs incursions, et, comme ils peuvent en parcourir
toute l'étendue, très facilement, ils s'y livrent
au pillage et aux actes de dévastation, jusqu'à ce
que les habitants se résignent à les accepter pour
maitres. La possession de ces malheureuses contrées passe
ensuite d'une tribu à une autre; tout s'y désorganise,
et la civilisation en disparaît tout à fait. Dieu seul
a du pouvoir sur ses créatures ».
« Tout pays conquis
par les Arabes est bientôt ruiné. »
« Les habitudes
et les usages de la vie nomade ont fait des Arabes un peuple rude
et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue
pour eux une seconde nature, un état dans lequel ils se complaisent,
parce qu'il leur assure la liberté et l'indépendance.
Une telle disposition s'oppose au progrès de la civilisation.
Se transporter de lieu en lieu, parcourir les déserts, voilà,
depuis les temps les plus reculés leur principale occupation.
Autant la vie sédentaire est favorable au progrès
de la civilisation, autant la vie nomade lui est contraire.
« Si les Arabes
ont besoin de pierres pour servir d'appuis à leurs marmites,
ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer;
s'il leur faut du bois pour en faire des pieds ou des soutiens de
tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir.
Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à
tout ce qui est édifice; or, construire des édifices,
c'est le premier pas dans la civilisation. Tels sont les Arabes
en général, ajoutons que, par leur disposition naturelle,
ils sont toujours prêts à enlever de force le bien
d'autrui, à chercher des richesses les armes à la
main, et à piller sans mesure et sans retenue. Toutes les
fois, qu'ils jettent leurs regards sur un beau troupeau, sur un
objet d'ameublement, sur un ustensile quelconque, ils l'enlèvent
de force. Si par la conquête d'une province ou par la fondation
d'une dynastie, ils se sont mis en état d'assouvir leur rapacité,
ils méprisent tous les règlements qui servent à
protéger les propriétés et les richesses des
habitants. Sous leur domination la ruine envahit tout. Ils imposent
aux gens de métier et aux artisans des corvées pour
lesquelles ils ne jugent point convenable d'offrir une rétribution.
Or l'exercice des arts et des métiers est la véritable
source des richesses; ainsi que nous le démontrerons plus
tard. Si les professions naturelles rencontrent des entraves et
cessent d'être profitables, on perd l'espoir du gain et l'on
renonce au travail; l'ordre établi se dérange et la
civilisation recule. Ajoutons que les Arabes négligent tous
les soins du gouvernement; ils ne cherchent pas à empêcher
les crimes; ils ne veillent pas à la sécurité
publique, leur unique souci c'est de tirer de leurs sujets de l'argent,
soit par la violence, soit par des avanies. Pourvu qu'ils parviennent
à ce but, nul autre souci ne les occupe. Régulariser
l'administration de l'Etat, pourvoir au bien-être du peuple
soumis, et contenir les malfaiteurs, sont des occupations auxquelles
ils ne pensent même pas; aussi les sujets d'une tribu arabe
restent à peu près sans gouvernement, et un tel état
de choses détruit également la population d'un pays
et sa prospérité ».
« Ajoutons encore
que les nomades sont avides du pouvoir et qu'à peine trouvera-t-on
parmi eux un seul qui consentirait à remettre l'autorité
entre les mains d'un autre; un Arabe exerçant un commandement
ne le céderait ni à son père, ni à son
frère, ni au chef de sa famille. S'il y consentait, ce serait
à contrecœur et par égard pour les convenances; aussi
trouve-t-on chez les Arabes beaucoup de chefs et de gens revêtus
d'une certaine autorité ».
« Tous ces personnages
s'occupent, les uns après les autres, à pressurer
la race conquise et à la tyranniser. Cela suffit pour ruiner
la civilisation. Le Khalife Abd-el-Melek (Ibn Merouan) demanda un
jour à un Arabe du désert comment il avait abandonné
El-Haddjadj, pensant qu'il entendrait l'éloge de cet officier,
dont l'excellente administration avait maintenu la prospérité
de la province qu'il gouvernait. Le Bédouin lui répondit
en ces termes: « Quand je le quittai, il faisait du tort à
lui seul! »
« Voyez tous les
pays que les Arabes ont conquis depuis les siècles les plus
reculés: la civilisation en a disparu, ainsi que la population;
le sol même parait avoir changé de nature. Dans le
Yémen, tous les centres de la population sont abandonnés,
à l'exception de quelques grandes villes; dans l'Irac arabe,
il en est de même; toutes les belles cultures dont les Perses
l'avaient couvert ont cessé d'exister. De nos jours la Syrie
est ruinée; l'Ifrikia et le Maghreb souffrent encore des
dévastations commises par les Arabes. Au cinquième
siècle de l'Hégire les Béni-Hilal et les Soleim
y firent irruption, et pendant trois siècles et demi, ils
ont continué à s'acharner sur ces pays, aussi la dévastation
et la solitude y règnent encore. Avant cette invasion, toute
la région qui s'étend depuis le pays des noirs jusqu'à
la Méditerranée était bien habitée:
les traces d'une ancienne civilisation, les débris de monuments
et d'édifices, les ruines de villes et de villages sont la
pour l'attester. Dieu est héritier de la terre et de tout
ce qu'elle porte; il est le meilleur des héritiers. »
« En principe général,
les Arabes sont incapables de fonder un empire, à moins qu'ils
n'aient reçu d'un prophète ou d'un saint une teinture
religieuse plus ou moins forte. »
« De tous les peuples,
les Arabes sont les moins disposés à la subordination.
Menant une vie presque sauvage, ils acquièrent une grossièreté
de mœurs, une fierté, une arrogance et un esprit de jalousie
qui les indisposent contre toute autorité. »
« De tous les peuples,
les Arabes sont les moins capables de gouverner un royaume. »
« Les Arabes sont
plus habitués à la vie nomade que les autres peuples,
ils pénètrent plus loin qu'eux dans les profondeurs
du désert, et, étant accoutumés à vivre
dans la misère et à souffrir des privations, ils se
passent facilement des céréales et des autres produits
des pays cultivés. Indépendants et farouches, ils
ne comptent que sur eux-mêmes et se plient difficilement à
la subordination. Si leur chef à besoin de leurs services,
c'est presque toujours pour employer contre un ennemi l'esprit de
corps qui les anime. »
« En ce cas, il
doit ménager leur fierté et se garder bien de les
contrarier, afin de ne pas jeter la désunion dans la communauté,
ce qui pourrait amener sa perte et celle de la tribu. »
« Dans un royaume,
les choses se passent autrement, le roi ou sultan doit employer
la force ou la contrainte afin de maintenir le bon ordre dans l'Etat.
D'ailleurs, les Arabes ainsi que nous l'avons dit, sont naturellement
portés à dépouiller les autres hommes; voilà
leur grand souci. Quant aux soins qu'il faut donner au maintien
du gouvernement et au bon ordre, ils ne s'en occupent pas. »
« Quand ils subjuguent
un peuple, ils ne pensent qu’à s'enrichir en dépouillant
les vaincus, jamais ils n'essayent de leur donner une bonne administration.
»
« Aussi, sous la
domination des Arabes, les délits ne cessent d'augmenter;
la dévastation se propage partout, les habitants, abandonnés
pour ainsi dire, a eux-mêmes, s'attaquent entre eux et se
pillent les uns les autres; la prospérité du pays,
ne pouvant plus se soutenir, ne tarde pas à tomber et à
s'anéantir. Cela arrive toujours chez les peuples abandonnés
à eux-mêmes. Toutes les causes que nous venons d'indiquer
éloignent l'esprit arabe des soins qu'exige l'administration
d'un Etat. »
Voyez-les à l'époque
où ils fondèrent un empire sous l'influence de l'islamisme:
se conformant aux prescriptions de la loi divine, ils s'adonnèrent
aux soins du gouvernement et mirent en œuvre tous les moyens physiques
et moraux qui pouvaient aider au progrès de la civilisation.
Comme les premiers Khalifes suivirent le même système,
l'empire des Arabes acquit une puissance immense. Rostem (général
qui commandait l'armée persane à la bataille de la
Cadeciya) ayant vu les soldats musulmans se rassembler pour faire
la prière, s'écria:
« Voila Omar qui
me met au désespoir, il enseigne aux chiens la civilisation
».
« Plus tard, quelques
tribus se détachèrent de l'empire, rejetèrent
la vraie religion et négligèrent l'art du gouvernement,
rentrées dans leurs déserts, elles y demeurèrent
si longtemps insoumises qu'elles oublièrent comment on fait
régner la justice parmi les hommes. Devenues aussi sauvages
qu'auparavant, à peine se rappelèrent-elles la signification
du mot empire, elles savaient, tout au plus, que le Khalife en était
le chef, et qu'il appartenait à la même race qu'elles.
Lorsque les dernières traces de la puissance des Khalifes
eurent disparu, le pouvoir échappa aux mains des Arabes et
passa entre celles d'une race étrangère. Depuis lors,
ils sont restés dans leurs déserts, sans avoir la
moindre idée de ce qui est un royaume ou une administration
politique; la plupart d'entre eux ne savent pas que leurs ancêtres
avait fondé des empires, et cependant aucun peuple du monde
n'a jamais produit tant de dynasties que la race arabe. Le royaume
des Adites, ceux de Themond, des Amalécites, des Himyarites
et des Toba, en sont la preuve. L'empire des Arabes descendus de
Moder parut ensuite avec l'islamisme, et se maintint sous les Omeyades
et les Abbasides. Ayant oublié leur religion, ils finirent
par ne plus conserver le souvenir du puissant empire qu'ils avaient
fondé, ils reprirent leurs anciennes habitudes de la vie
nomade, et, s'il leur arrivait quelquefois de s'emparer d'un royaume
tombé en décadence, ils ne le faisaient que pour ruiner
le pays et en détruire la civilisation, ainsi que cela se
voit encore de nos jours ».
« … Cet état de choses se prolongea et donna au poète
Ibn Cheref l'occasion de dire:
« J'ai l'Espagne en dégoût, à cause de
ces noms de Motacem et Mataded. »
Titres impériaux bien mal placés, cela fait penser
au chat qui se gonfla pour atteindre la taille du lion. »
« … C'est par la
conquête que se fondent les empires, pour conquérir
il faut s'appuyer sur un parti animé d'un même esprit
de corps visant à un seul but. Or l'union des cœurs et des
volontés ne peut s'opérer que par la puissance divine
et pour le maintien de la religion. Dieu lui-même a dit: «
Tu dépenserais toutes les richesses de la terre avant de
pouvoir réunir les cœurs. »
« … Un homme peut
avoir toute l'aptitude nécessaire pour remplir les devoirs
de réformateur, mais s'il ne se fait pas soutenir par un
puissant parti, il court à sa ruine. S'il revêt le
masque de la religion dans le but d'arriver à un haut rang
dans le monde, il mérite bien de voir frustrer ses projets
et d'y perdre la vie. »
On ne saurait faire triompher
la cause de Dieu sans son approbation et son assistance, sans le
servir avec un cœur dévoué et sans avoir un zèle
sincère pour le bonheur des vrais croyants. C'est là
une vérité dont aucun Musulman, aucun homme raisonnable
ne saurait douter… »
Ces courts extraits des
Prolégomènes, prouvent une fois de plus, non seulement
l'étonnante franchise d'Ibn Khaldoun, mais encore le surprenante
portée de ses jugements, et leur immuable solidité
en face de la succession des empires et des recommencements de l'histoire.
Sanchoniathon
Contact: editorial@onefineart.com
|