Youssef
El Howayek Le
dit du sculpteur, Le dit du photographe
par Nazih Khater Beyrouth, le 18 mars 2004
Secret, distant,
taciturne, indécis, Youssef Hoyeck né à Halta,
Liban-Nord, en 1883 entra en art comme en religion: avec des élans
passionnés dilués quelquefois, sous fortes déceptions,
dans des moments de doute; mais toujours comme obligé par
des choix soit personnels, soit sous influence; comme partagé,
dirait-on, entre une ferveur de croyant et une pratique au quotidien
n’aboutissant peu s’en faut nulle part.
Petit-fils de curé de village et surtout neveu sous protection
d’un grand patriarche maronite, Youssef Hoyeck n’oublia jamais,
semble-t-il, pourquoi en ce Liban des temps ambigus d’entre deux
siècles, lui fut-il permis de partir pour Rome à vingt
ans. Selon toute évidence, le métier de peindre comme
pratiqué alors dans le pays, n’aurait guère suffi
en soi à cautionner familialement un tel voyage. S’y ajouta
clairement alors en explication de ce départ, la nécessité
ressentie par la haute autorité ecclésiastique, de
remettre à niveau la représentation iconographique
en défaut dans les couvents et églises. Youssef Hoyeck
pouvait dès lors aller en pays étranger, en cette
terre du Vatican, alors lieu symbolique par excellence, pousser
jusqu’à la perfection son geste de peindre, narratif et ressemblant.
Rome initia Hoyeck aux différentes formes d’art tout en lui
permettant l’acquisition des techniques académiques de base.
Surtout celles concernant la peinture, ce pourquoi Hoyeck était
venu en une ville si lointaine en ce temps, et faisant pour les
siens référence d’art sacré. D’ailleurs certaines
œuvres de jeunesse réalisées par le peintre lors de
différents séjours au Liban, témoigneraient
d’une évolution positive de l’étudiant en beaux-arts;
mais on aurait aimé en savoir plus sur ce qu’aurait dû
être le choc culturel ressenti par le jeune montagnard libanais
au contact d’un monde romain où religion, politique, culture
et art se pratiquaient autrement. D’autant plus qu’au pays d’alors,
des rumeurs alarmantes couraient sur des projets fous mettant fin
à un gouvernorat ottoman à main de plus en plus lourde:
Paris et Londres, dirait-on, voudraient d’un tel changement.
C’était l’époque où Paris était déjà
dans Rome. Youssef Hoyeck quitta donc Rome qu’il avait bien vécue,
pour aller à la découverte de ce Paris dont on parlait
tant et où l’attendait, venant de l’autre côté
de l’Atlantique, le jeune émigré Gibran, autrefois
son ami: même âge, même école, même
région, mais surtout même projet, la peinture comme
passion d’artiste pour l’un, comme métier à maîtriser
pour l’autre. Deux ans suffirent pour transformer les deux amis,
presque frères, en deux étrangers, presque ennemis:
Youssef Hoyeck en sortit autrement curieux des choses du monde moyen-oriental,
mais aussi avec une passion de Paris et une orientation inattendue
vers le métier de sculpteur.
À sa mort, en 1962, trente et un an après celle de
Gibran, en 1931, pour mémoire on ne garda de lui que ce sculpteur
façonné autrefois à l’ancienne, sous empreinte
de l’enseignement de Bourdelle et de son admiration pour Rodin.
La génération d’avant la deuxième guerre mondiale
se reconnut spontanément en une sculpture explicite parce
que narrative avec élégance, tendrement suggestive,
pudiquement sensuelle, lyrique sans excès et réaliste
sans zèle. On l’aurait dit romantique ou presque; symbolique
mais à fleur de peau: avec parfois des soucis de parnassien
sans grande rigueur. Sa production le situa directement comme le
sculpteur du pays: des œuvres de lui, commandes de l’Église
ou commandes d’État, s’érigèrent à l’intérieur
des monuments religieux ou sur les places publiques, lui reconnaissant
impli-citement ce titre.
Mais c’était à ne pas prendre en considération
l’état de la sculpture dans une société sur
fond ottoman étoffé de traces byzantines. D’un côté
comme de l’autre, une forte méfiance jouait contre cet art
nettement absent du vécu au quotidien. Hoyeck en ressentit
les effets: une résistance lascive ne s’énonçant
guère, en sous-main, se prévalant de raisons et de
mobiles masquant d’autres plus inhérents aux réalités
du pays, jouèrent à l’encontre du jeune sculpteur
et de son plein droit à s’installer sur la place publique,
lui le premier à doter son pays et le monde arabe d’un tel
art: On lui devait tout au moins reconnaissance, on agressa impunément
son monument aux martyrs du 6 mai; pire, le gouvernement se hâta
de le faire disparaître comme pour réparer une sorte
d’erreur politique.
Ils n’étaient pourtant que quelques artistes en action dans
le Beyrouth d’alors, nouvellement promue capitale d’un Liban en
cours d’indépendance. Hoyeck devenu méfiant à
l’égard de toutes les autorités, opta pour un retrait
initialement partiel, puis devenu total, poussant jusqu’à
l’extrême ce qui semblait être un comportement général
des artistes d’avant la deuxième guerre mondiale. Sans rompre
avec la sculpture, il pratiqua un art d’atelier, à usage
privé, presque pour le plaisir de l’œil, pour la jouissance
des sens, comme pour lui-même. L’on doit à cette époque
la série de femmes nues habillées d’une sensualité
très rare dans l’œuvre de Hoyeck et que d’ailleurs le photographe
a réussi la mise sous éclairage de la touche tendre
du solitaire en quête d’une jeunesse en perte d’âge.
C’est ce visage qui rapproche Hoyeck des peintres des années
30-50; sa taille des formes trahit hautement sa volonté de
traiter thèmes et matériaux puisés directement
dans son environnement humain et naturel immédiat. Avec une
technique propre au travail en plein air. Sur les limites extérieures
d’un romantisme à fleur de peau, et d’un impressionnisme
qui reste émotionnel, voire élémentaire. Visiblement,
Hoyeck mettait à profit, avec énor-mément de
savoir-faire, les acquis artisanaux d’une région, le Haut-Batroun,
riche en tradition de connaissance de la pierre, de son traitement
surtout. Il travaillait serré, toujours sous contrôle
d’intelligence, en technicien averti, avec habileté mais
sans signe extérieur de brillance: le geste juste, le mouvement
précis, l’expression bien placée, en excellent sculpteur,
en bon artiste.-Suite-
Grâce à Manoug Alémian (1916-1995),
l’œuvre jusqu’aujourd’hui presque sous scellé d’oubli du
sculpteur Youssef Hoyeck (1883-1962) prend forme plus concrète,
autrement significative, participant plus profondément à
une plus large connaissance de ce qui semble toujours être
la partie floue de notre vécu culturel d’un hier quoique
proche.

Le dit du photographe... Sculpture de Youssef Howayek
photographiée par Manoug Alémian

Sculpture photographiée par Manoug Alémian

Sculpture photographiée par Manoug Alémian

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