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Béchara
El Khoury - Al Akhtal Al Saghir
(1885 - 1968)
Oeuvre par Rachid Wehbé
de la collection de la présidence de la République
à Baabda
Poète,
publiciste
Avant d'aborder
la vie et l’oeuvre de l'un de nos grands poètes contemporains,
Béchara El Khoury, surnommé Al Akhtal Al Saghir, j'aimerais
citer deux événements importants qui furent à
l’origine de la renaissance littéraire et poétique
libanaise.
1- Les efforts
intenses déployés par les anciens élèves
du collège maronite de Rome fondé en 1584 dans le
domaine culturel.
2- L’arrivée de Napoléon Bonaparte en Orient.
Certes, le collège maronite de Rome était un trait
d’union entre l’Orient et l'Occident et parmi ses anciens élèves
les plus brillants figure Joseph-Simon Assémani.
L'arrivée
de Bonaparte en Orient a également ouvert de nouveaux horizons
culturels dans notre pays. C'est ainsi que rien ne devait sembler
plus juste au lendemain de cette féconde et merveilleuse
époque, où le Petit Liban et l’Egypte virent éclore
à la fois tous les génies littéraires, poétiques
et artistiques dont les chefs d'oeuvres, multipliés comme
par enchantement perpétuaient les noms de Sleiman Boustany,
de Khalil Moutran, des Yaziji, des Barakat, des Mallat, et des Nakhlé.
N'oublions pas également, que le Petit Liban à l’époque
était une terre fertile pour l'épanouissement de la
littérature et de la poésie, à cause de son
climat tempéré, de son soleil radieux et de sa nature
sauvage et pittoresque. Malheureusement, avec l’occupation ottomane,
qui durera cinq siècles, les hommes de lettres libanais fuyèrent
la terreur et l'injustice et se réfugièrent en Egypte.
C'est ainsi que le mouvement littéraire contemporain se développa
rapidement à l'ombre des Pyramides et ce sont précisément
les écrivains et les poètes libanais tels Gergi Zeidan,
Daoud Barakat, Elia Abou-Madi et Khalil Moutran et d’autres qui
dénoncèrent le caractère limité de la
forme romanesque et poétique du Proche-Orient. Voilà
pourquoi, Al Akhtal Al Saghir dans son enfance et son adolescence
et dans sa jeunesse lança deux écoles poétiques
au Liban: L'Ecole romantique et le Symbolisme. C’est une personnalité
très riche, en lui se côtoient la sensualité
et le mysticisme, un certain réalisme et un souffle romantique
assez original.
Vie
et enfance
Bien que ville
millénaire dont les monuments romains sont d’un grand intérêt,
Beyrouth était en 1885 une "Willayat" de l'Empire
Ottoman. A quelques kilomètres de la capitale libanaise dans
un décor merveilleux, nous découvrons le littoral
libanais et les plages dorées dont l’eau cristalline attirent
les baigneurs. A cette époque Beyrouth conservait le charme
de ses vieilles rues et de des demeures antiques qui contrastent
avec les constructions modernes. C’est donc à Beyrouth que
le poète Béchara El Khoury vit le jour en 1885. Les
Ottomans, maîtres de la région, cherchaient par tous
les moyens à appauvrir la population et à imposer
le service militaire obligatoire, pour sauver leurs propres soldats
et leur sultan.
Quant au "Petit
Liban", il jouissait à l'époque d'une certaine
autonomie et avait ses propres lois. Voilà pourquoi, Abdallah
Khoury père de notre grand poète quitta secrètement
Beyrouth avec sa famille et vint s'installer à Sarba (Kesrouan)
fuyant ainsi la terreur ottomane et le régime militaire de
la Sublime Porte. Signalons à cette occasion, que les ancêtres
de Béchara El Khoury sont originaires de Ehmège, un
village situé dans la haute région de Jbail. Son père
qui pratiquait la médecine de "Ibn Sina" (Avicenne)
avait une excellente réputation.
"Béchara
débuta sa vie d'écolier, nous dit Abdel Latif Charara,
écrivain et critique littéraire, à l' âge
de sept ans au collège des Trois Docteurs appartenant a l'archevêché
grec orthodoxe de Beyrouth.
"A l'age
de 14 ans, il entra au collège de la Sagesse et avait comme
camarade de classe Jibran Khalil Jibran et comme professeur Chibli
Mallat. Enfin il acheva ses études, secondaires au collège
du Sacré-Coeur des Frères des Ecoles Chrétiennes.
"Béchara
El Khoury était doué d'un pouvoir de création
étonnant. Ayant tendance à la rêverie, il était
de caractère timide mais avait une puissante imagination
depuis les bancs de l'école, il devait témoigner,
toujours selon Abdel Latif Charara, d'un goût sûr pour
la poésie, et d'une tendance au réalisme, à
la compassion et surtout d'un besoin inné de se pencher sur
les maux d'autrui, sur les profondeurs de l'âme humaine".
"Al
Akhtal Al Saghir"
Nous savons
tous que le courant impétueux de libéralisme et de
patriotisme qui soufflait sur la vallée du Nil incita beaucoup
de jeunes Libanais à l'émigration vers le pays des
Pharaons. D'autres décidèrent contre vents et marées
de mettre leur plume au service de leur patrie et cela de deux façons:
d'abord en éveillant les consciences et en poussant les Libanais
à poursuivre leur lutte contre les Ottomans ensuite en faisant
connaître au monde ce qui se passait de l'autre côté
du Bosphore et dans les milieux officiels de la Sublime Porte. C'est
ainsi que Béchara El Khoury débuta sa vie de journaliste
par une brillante série d'articles et de poèmes patriotiques
sous un nom d'emprunt "Al Akhtal Al Saghir".
Signalons à
cette occasion qu'au temps des Califes Omeyyades l'unique poète
chrétien qui était autorisé à se présenter
devant le Calife en tenue ordinaire ayant une croix sur sa poitrine
s'appelait "Al Akhtal" (L'impudent, le cynique) à
cause de ses poèmes et discours acerbes et mordants. Or Béchara
El Khoury, à la suite de ses attaques contre les Ottomans
et de ses poèmes où il réclame l'abolition
de l'un des régimes les plus pourris et les plus tyranniques
que le Liban ait jamais connu, surtout durant la Première
Guerre mondiale et sous l'occupation militaire de Jamal As Saffah
était considéré par les pays arabes le "Petit
Akhtal" qui ne craignait nullement la potence et qui inventait
des thèmes originaux, empruntés à l'histoire
de notre pays dont le sujet touche principalement une idéologie
telle "La liberté" et "L'amour de la patrie"
"Al
Bark"
Le souffle journalistique
et la personnalité de Béchara El Khoury ont beaucoup
contribué à la réalisation du rêve le
plus cher du peuple libanais: L'indépendance et la liberté.
Son style propre, le champion de la poésie et du journalisme
du "Petit Liban" et du Proche-Orient arabe, l'a solidement
adapté aux systèmes des valeurs et des alliances du
monde libre.
C'est ainsi
qu'en 1908, il fonda le quotidien arabe "Al Bark". Tous
les penseurs et écrivains libanais et arabes écrivaient
des articles de fond et des éditoriaux sensationnels dans
"Al Bark". Parmi eux figurent Khalil Moutran, les Takieddine,
Mohamad Rachid Rida, Yacoub Sarrouf, les Boustany et d'autres.
En 1925, "Al
Akhtal Al Saghir" fut élu président du Syndicat
de la presse.
Le
journaliste
Les multiples
visages du Liban, la variété de ses régions
pittoresques, la position de trait d'union entre l'Occident et l'Orient
donnent à toutes les cultures de notre pays une originalité
et une richesse inconnues dans le reste du monde. C’est pourquoi
la presse libanaise ne peut échapper à cette règle
et le fondateur propriétaire d'"Al-Bark" présentait
à époque les multiples aspects de cette presse, reflets
d’abord des communautés libanaises, puis des différents
partis anti-ottomans qui lutaient secrètement contre la présence
de la Sublime Porte dans notre pays.
Béchara
El Khoury, journaliste, disposait à la veille de l’année
1908, de précisions assez nombreuses sur certains aspects
particulièrement complexes et délicats qui touchaient
directement à la vie politique ottomane, à l'avènement
révolutionnaire et historiques des "Jeunes Turcs"
ainsi qu’au régime constitutionnel nouvellement établi
après le renversement du trône ottoman. A la suite
de ce bouleversement au sein de l'Empire Ottoman "Al Akhtal
Al Saghir" fut appelé à jouer un rôle extrêmement
efficace à travers la presse du Petit Liban. Il fit preuve
d'un patriotisme rare et d'une étonnante éloquence.
Il rédigeait des articles mordants et violents, présidait
des réunions secrètes et accueillait dans son bureau
à Beyrouth tous les amis et les personnalités libanaises
et arabes libres en vue de former une sorte de résistance
assez solide pour déchaîner une véritable révolution
sociale.
Son libéralisme et son objectivité l’ont conduit à
l’exil dans un village du Petit Liban, Rayfoun, où il échappa
à la colère des Ottomans. Son journal "Al Bark"
devait par la suite être suspendu.
Voici quelques extraits de ses articles rédigés en
1910 et 1911 dans "Al Bark".
"O
Hind, O ma belle, mon unique rêve c’est de respirer l'air
pur de la montagne libanaise emportant avec lui le doux parfum de
la liberté. Je n'ai pas peur de ce que j'ai à dire.
Vous devinez certes, que ma sensibilité m’oriente un peu
trop vers de nouveaux horizons, vers une nouvelle vie pleine de
charme et de sérénité. C'est l'odeur des gens
libres qui m'intéresse, leur comportement, leur vie paisible
et heureuse en cette montagne sacrée du Petit Liban. Je souffre
terriblement de cette hostilité manifestée par la
sublime Porte à l'égard de nos compatriotes, de notre
jeunesse et de nos penseurs et écrivains.
"O Hind, le rossignol qui reçoit chaque matin avec son
chant ensorceleur, les doux rayons du soleil, apporte une nouvelle
preuve du rôle constructeur de la liberté et de la
vraie joie."
Dans un autre
article, il s'adresse à une seconde muse, May:
"O
ma chère May, je vis dans un monde clos, les murs ont des
oreilles, je me sens prisonnier et je risque d'étouffer.
Tu me connais bien et tu devines mon angoisse. J'ai grand besoin
de l'air pur, de l'air libre, la campagne du Petit Liban ne me sourit
plus, je suis noyé dans le pessimisme, l'ombre de l'injustice
m'écrasé, c'est un monde ou l'être humain n'a
aucune valeur. La terreur rayonne partout, tout est âpre sans
amour. Notre vie humaine sera toujours, trop courte pour qu'on y
trouve le bonheur.
"Notre unique salut dépend d'un réveil du mouvement
anti-ottoman qui jettera les bases de la nouvelle phase de notre
résistance; je ne saurais te décrire davantage, ma
chère May, le tableau de la catastrophe morale et sociale
qui se produit quotidiennement sur le sol de notre Liban".
Le
poète
L'école
romantique libanaise est une des plus jeunes du Proche-Orient. Indépendamment
de la littérature orale, qui se manifestait au XVIème
et au XVIIème siècles en haute montagne et qui s’exprimait
dans les couplets, les karradés et les chants populaires,
et sous d'autres formes, son contenu était la tradition et
le folklore. Ce n’est que dans le premier quart du XIVème
siècles que l'on assiste aux débuts de l'évolution
poétique libanaise. C'est précisément entre
1880 et 1939 que la poésie typiquement libanaise commence
à se développer sous une forme officielle. On proposait
une poésie au ton patriotique ou lyrique, qui exaltait le
paysage et la nature du Liban, une poésie imprégné
de mélancolie et des souvenirs de la terre natale et qui
s'attachait à définir la psychologie libanaise durant
et après l'occupation ottomane et la Première Guerre
mondiale.
Cette fièvre
créatrice, cette explosion lyrique ou patriotique atteignirent
leur point culminant avec "Al Akhtal Al Saghir", Said
Akl, Salah Labaki, Elia Abou Madi, Elias Abou Chabki et d'autres.
Il est certain que le souffle romantique occidental avec chateaubriand,
Musset, Vigny et Lamartine a eu une influence marquante sur nos
poètes et hommes de lettres.
C'est ainsi
que Béchara El Khoury fit appel dans ses poèmes au
thème patriotique qui eut à l'époque un grand
succès. Il porta, en outre, sa poésie aux plus hautes
cimes et parlant de l'amour du Liban, de la liberté et de
la justice.
Les poèmes
de Béchara El Khoury sont vibrants, imagés, énergiques,
et la note la plus saillante est le souffle romantique par le fond.
Sa poésie est également sensuelle et elle présente
beaucoup de couleur, de variétés et parfois une vaste
fantaisie.
D'après
Abdel Latif Charara et Salah Labaki, c'et avec lui que le lyrisme
et le patriotisme atteignent leur expression la plus haute. "Al
Akhtal" a souvent cherché à cerner l'identité
de son "Petit Liban" contre l'influence ottomane et les
intrigues de la Sublime Porte.
Voici quelques
strophes tirées de son diwan portant sur l'amour et la sentimentalité:
"A Hind...
Je te donne un amour qu'aucun amour n'imite
Des jardins pleins de vent et des oiseaux des bois
Et tout l'azur qui luit dans mon coeur sans limite,
Mais resserré sur toi
Et puis te voir enfin venir entre les palmes
Innocente, assurée, sans crainte, les yeux calmes
Alors saisir tes mains, comme la brusque chèvres
Mord la fleur de cerisier et les yeux clos
Avoir pour la première fois
Bu l'humble tiédeur qui dort entre tes lèvres.
Ou bien encore:
"... Mon
épaule meurtrie et ta tête pesante
Ce sont tes lèvres sur tes dents
Qui rendent mon destin hagard
... La vive et secrète aisance
Des belles veines de tes mains".
Apres de tels
excès, le désir est bien éteint et l'on sent
cette déchirure profonde de l'être humain.
"Plaisir,
terme des choses
Accostage de l'être avec l'éternité
Plénitude, désert, ravage, immense pause
Pourtant après ce long plaisir
Tout nous parait paresse et loisir".
Béchara
El Khoury et la nature
"Al Akhtal
Al Saghir" se distingue par une fièvre créatrice
portant sur la nature du Liban et sur les beaux paysages et les
vallées verdoyantes qui donnent à notre pays un cachet
singulier et romantique. C'est en ce sens que l'on rencontre à
travers les poèmes de notre grand poète des descriptions
et des souvenirs de la montagne et des villages typiquement libanais.
"Al-Akhtal Al Saghir" s'attache également à
définir la psychologie libanaise durant la Première
Guerre mondiale. Or, cette explosion lyrique et patriotique a atteint
son point culminant dans ses deux "Diwans": "L'amour
et la jeunesse" et "Les poèmes d'Al Akhtal Al Saghir".
C'est ainsi qu'il porta sa poésie aux plus hauts sommets
de l'émotion patriotique et lyrique. Ses thèmes sont
des thèmes fondamentaux de la poésie sensuelle et
romantique: l'amour, la vie, la mort. On peut affirmer, en outre,
que Béchara El Khoury (poète) demeure le chantre passionné
de notre pays. Sa poésie est imprégnée également
de romantisme et de symbolisme. "Al Akhtal" chante le
bois, la mère, les fleurs, les sommets de nos montagnes,
les rochers de Rayfoun où il était caché durant
la Première Guerre mondiale. On ne peut, certes, s'empêcher
de s'émouvoir au contact de cette poésie baignée
de rosée printanière.
Voici un extrait
de ses poèmes traduits de l'arabe:
"Je
vois le gel se fondre malgré lui au premier lever du soleil
d'avril, et les monts rire après la cruelle giboulée...
J'entends ce chant d'eau si cher à la terre adoucie par les
derniers rayons du coucher de soleil. Le printemps n'a pas soumis
à mes oreilles les rimes et les murmures qu'il réserve
aux ruisseaux et la mer survolée par les oiseaux migrateurs
est restée muette et miroitante, tandis que Sannine blanchi
par la neige printanière, surveille de loin, majestueusement,
les plages sablonneuses et dorées de la côte mouvementée
et palpitante".
On remarque
aisément dans les poèmes de Béchara El-Khoury
un équilibre entre la logique et le rêve. Il est romantique
sous bien des aspects et classique à la fois. Parfois on
rencontre des thèmes dramatiques surtout quand il cite dans
certains poèmes les siècles de misère et d'oppression
qui furent le lot du Liban. Il cherche ainsi l'histoire de notre
pays et son avenir; ceci nous mène d'après le poète
à faire du Liban un pays extrêmement attachant, accueillant.
Disons enfin que Béchara El Khoury est parmi les premiers
poètes libanais contemporains a avoir lancé le premier
cri en faveur des traditions libanaises.
"Al
Akhtal Al Saghir et la femme"
Parcourir un
recueil de Bechara El-Khoury est toujours un plaisir. Sa poésie
toute située au niveau des feuillages et des eaux claires,
installée dans la quotidienneté de la vie, prend une
allure nouvelle et familière lorsqu'il aborde le problème
de la femme libanaise surtout à une époque où
elle n'était pas encore émancipée. Il voulait
libérer la femme orientale du poids qui pesait sur son rang
social et culturel. Il prêchait souvent dans "Al Bark"
et dans ses poèmes la liberté et l'égalité
des droits de la femme. Il avait eu assez de verve et d’imagination
pour déchaîner une véritable révolution
sociale féminine libanaise. Ce qui le révolte surtout,
c'est l'état misérable du milieu social féminin
oriental, la vie privée de la femme à un moment où
l'analphabétisme était encore partout. Toutefois,
ce grand poète laissa une série de poèmes lyriques,
témoignage de son immense talent. Sa muse s'appelait parfois
Hind, Daad ou May. Elle était belle, charmante et ensorceleuse:
A May:
"Tes yeux
et la rondeur de ton visage enchantent mon âme
Et ta voix douce remue mon coeur endormi
Et la nuit aux lèvres bleues
Bave un mouvant sillage
D'étoiles dans tes cheveux".
A Wadad:
"O mon
unique muse, la douce partie de mon âme
Tu es le chant de mon coeur
Et le reflet de mes tendres poèmes
Tes vingt ans ajoutent une nouvelle gamme
Au doux sourire printanier qui naît à l'instant même
Je n'ai besoin que de toi
Qui n'a besoin de personne".
Le
poète épique
Au XIXème
siècle, tous les poètes libanais et arabes avaient
tendance à donner aux théories classiques et aux genres
antiques une importance capitale. "Al Akhtal Al Saghir"
voulut se libérer du classicisme abstrait et en même
temps ne s'est point désintéressé de l'histoire
au profit exclusif de celle du "Petit-Liban". Il introduit
l'épopée dans son "diwan". Le thème
de ses nombreux poèmes épiques se réduit à
un ensemble de surprises noyées dans l'ironie du sort et
l'injustice sociale, ou bien dans un certain érotisme destructeur
et mortel (le tuberculeux) ou bien encore dans le cadre de la Première
Guerre mondiale.
Signalons à
cette occasion que Khalil Moutran, Chibli Mallat, Amine Takieddine
et Cheikh Abdallah Boustany avaient déjà publié
des poèmes épiques et évoquèrent les
amers souvenirs des jours sombres au Liban sous l'occupation ottomane
ainsi que des poèmes narratifs pleins de charme et de vie.
"Le
tuberculeux"
Dans ce poème,
Al Akhtal décrit la vie intime et amoureuse d'un jeune homme
victime de ses relations sentimentales et sensuelles avec une jeune
et séduisante fille publique qui est la cause de ses malheurs
et de sa mort. Le poète a pris pour ressort de son thème
concernant le "tuberculeux" le sentiment, la passion aveugle
et meurtrière, l'insouciance des jeunes et l'appel de la
chair. Il se lamente sur le sort de cette jeunesse libanaise noyée
dans l'érotisme et la luxure et il nous donne les conseils
et les remèdes susceptibles de rendre meilleur l'avenir de
note jeunesse.
Voici un résumé du poème intitule "Le
tuberculeux":
"Un
jeune homme, beau et plein de santé, mais sans famille et
sans abri, rencontre une jolie fille de mauvaise réputation.
Elle le séduit et réussit à l'inviter dans
son appartement prive ou le pauvre jeune homme fut dévoré
d'une chaleur brûlante, tantôt glace par un frisson
pénétrant, tantôt s'agitant sans cesse. C'est
ainsi que le jeune amoureux débute sa nouvelle vie d'aventurier.
"Apres plusieurs rencontres amoureuses, il s'adonna à
la boisson et à l'amour. Les baisers et les scènes
obscènes qui s'en suivaient ne faisaient qu'augmenter l'appel
de sa chair assoiffée. Les jours et les mois passent et les
deux amoureux vivent dans un monde de rêves et de plaisirs
sans bornes.
"An bout d'un an, les roses commencent a se faner, et le jeune
homme tombe gravement malade mais il ne se rend nullement compte
de la gravite de son cas. Il reçoit régulièrement
sa maîtresse qui le soulage autant que possible, et qui en
même temps, lui parle de leur première rencontre et
des veillées amoureuses passées ensemble."
"Un
beau matin, ce jeune aventurier se trouve dans l'impossibilité
de se lever et son visage change de couleur. Il sent une douleur
atroce à la poitrine et ses beaux yeux se referment souvent
sur un monde de souvenirs des plus doux. Ses mains tremblent comme
les feuilles mortes de l'automne, et de sa bouche blanchâtre
et sèche le sang coule de temps à autres".
Enfin le poète
nous décrit les derniers moments du jeune amoureux:
"A
peine il arrive à bouger, ses lèvres sont pendantes
et immobiles; quant à sa bien-aimée elle le néglige
complètement et le fuit. Hélas, tout est fini pour
lui, il meurt appauvri, sans parents ni amis, il avait à
peine vingt ans."
Dans ce poème,
Al Akhtal Al Saghir s'inspirant de la triste réalité
de la situation désastreuse de notre jeunesse à l'époque,
a voulu tirer une conclusion et inviter cette jeunesse à
éviter la boisson, la fréquentation des filles publiques
pour ne pas subir le sort du tuberculeux.
Le
lyrisme de Béchara El Khoury
"Al Akhtal
Al Saghir" nous a laisse une multitude de poèmes lyriques
et épiques et d'articles émouvants sur la vie sociale
libanaise surtout durant la Première Guerre mondiale. En
outre, dans son épopée intitulée "L'an
1914" il relate les faits et la misère noire du peuple
libanais ainsi que la terreur qui rayonnait partout. Entraîné
par son goût pour les lettres et la poésie, il ne tarde
pas a publier ses deux goût pour les lettres et la poésie;
il ne tarde pas à publier ses deux "Diwans", aussi
partage-t-il son temps entre son labeur acharné et les lettres.
Signalons que son talent poétique, sa modestie et son amabilité
lui valent beaucoup d'amis au Liban et au Proche-Orient arabe. Parmi
ses poèmes les plus appréciés et les plus interprétés
par son ami, le meilleur chanteur de l'époque, Mohamad Abdel
Wahab: "L'amour et la jeunesse", "Le poète
et les oiseaux", "La beauté et la jeunesse",
"Ses paupières amoureuses", "Hind et sa mère".
Tous ces poèmes
furent accueillis assez favorablement par le grand public libanais
et étranger. Jeunes et vieux les ont appris par coeur et
les récitent constamment.
"Al Akhtal
Al Saghir" composait de ces rimes charmantes. Toutefois il
n'acquit sa réputation qu'après la publication de
ses écrits et "Diwans" concernant cette vague d'injustice
et d'esclavage provoquée par la Sublime Porte. Voilà
pourquoi il n'avait eu d'adversaires plus acharnés et d'ennemis
plus implacables que les Ottomans. Hélas, sa flamme s'avère
incapable de freiner la colère de Jamal As-Saffah. Quant
à son souffle lyrique, on y goûte la délicatesse
de sentiment et la vivacité de l'imagination. Il a spiritualisé
l'amour. La beauté, à ses yeux, et la source intarissable
de l'éternel amour.
"Soulaima"
C'est le titre
d'un poème lyrique où le poète chante la plus
pénétrante de ses impressions, son amour assoiffé,
ses lamentations et où l'on sent une réserve inépuisable
de douceur et de sentimentalité à l'égard de
sa muse:
"Qu'on
lui annonce ma mort et qu'elle sache que mon grand amour pour elle
me conduisit au tombeau...
"Qu'on lui parle de notre passé, peut-être versera-t-elle
quelques larmes sur ma tombe...
"Qu'on la conduise au seuil de ma dernière demeure,
car mes os désirent ardemment qu'ils soient piétines
par ses fragiles pieds".
Conclusion
Par son étonnante
faculté de réflexion et son assurance précoce,
par son intelligence vive et sa perspicacité, Béchara
El Khoury a réconcilié la poésie avec les désirs
du peuple libanais. Il est important de noter qu'en 1930, son journal
"Al Bark" fut suspendu par un décret du haut-commissaire
de la République française au Liban, à la suite
d'un poème sensationnel déclamé à Bagdad
lors de la cérémonie des funérailles du roi
Fayçal 1er, dans lequel "Al Akhtal" a défendu
courageusement la cause de notre pays et sa liberté ainsi
que celle des pays arabes frères.
En 1961, il
a été élu à l'unanimité le Prince
des Poètes de tout le Proche-Orient arabe, par tous les délégués
des Pays arabes qui furent invités le 4 Juin de la même
année par le ministère de l'Education nationale et
par la presse libanaise à une cérémonie officielle
préparée à cette occasion. En 1968, Béchara
El Khoury fut élu président de l'Ordre de la presse
libanaise. Il décéda le 31 Juillet de la même
année.
D'imposantes
obsèques lui furent faites. La ligue arabe ainsi que tout
les pays arabes avaient envoyé des représentants officiels
pour assister a ses obsèques. Son corps fut exposé
à l'Université libanaise où des milliers de
personnes libanaises et étrangères défilèrent
devant sa dépouille.
Béchara
El Khoury était un excellent chef de famille. Bon, affectueux,
et humain. Il était parfois agressif mais très sociable.
Il était le fils choyé de "Bkerké"
et le patriarche maronite avait une confiance aveugle en lui.
En 1920, il
fit la connaissance d'une gracieuse jeune fille Adèle Khalil
Fadel qui devient sa femme. De cette union naquirent quatre enfants:
Abdallah (Avocat et poète), Wadad, Joseph et Naji.
"Al Akhtal
Al Saghir" voyait sa muse (sa femme) partout. Son regard sa
voix, sa démarche et sa grâce, tout éveillait
chez lui, cet attachement sincère et profond à celle
dont l'absence et l'éloignement provoquaient chez lui une
grande mélancolie.
Disons enfin
que le souffle poétique de Béchara El Khoury nous
apporte à l'heure actuelle un chant galvanisant. Tous ceux
qui ont approché ce grand poète et écrivain
journaliste, se souviennent de l'extraordinaire douceur qui émanait
de lui. Ses yeux cachés par ses lunettes blanches brillaient
d'une flamme intérieure qu'une foi sans défaillance
alimentait aux sources les plus pures de l'être. Cette flamme,
cette foi, ce patriotisme et cette tendresse nous les retrouvons
dans ses deux "Diwans" qui sont une image fidèle
d'une âme typiquement libanaise.
Joseph Sokhn
- Couleurs Libanaises, Beyrouth
Contact:
editorial@onefineart.com
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