Amin Maalouf - Le Liban
Le Liban est
un rosier sauvage.
Si vous vous approchez des fleurs, gardez-vous des épines.
Et si vos mains s'en trouvent lacérées jusqu'au sang,
prenez quand même le temps de caresser les fleurs.
Je parle de rosiers, ayant à l'esprit cette pratique, répandue
en Bourgogne et dans le Bordelais, qui consiste à laisser
pousser des rosiers, justement, en tête des rangées
de vigne.
On a constaté, en effet, que cette fleur souffrait avant
toute autre des maladies qui s'attaquent aux plantes, et qu'elle
pouvait donc servir de sentinelle pour alerter les vignerons et
leur donner le temps de réagir.
Mais les hommes ne comprennent pas toujours le message.
Certains, par paresse, par ignorance, par aveuglement, lorsqu'ils
voient apparaître des taches sur les feuilles, se disent que
le rosier est, de toute manière, une plante fragile, délicate,
frivole, et que leur vigne ne risque rien.
Il y a trente ans, le Liban est entré dans l'une des phases
les plus éprouvantes de son histoire.
Une société qui voyait dans la diversité sa
raison d'être, et dans la liberté d'expression le fondement
de la paix civile, venait de sombrer dans la crispation identitaire,
les massacres, la peur de l'autre et la destruction de soi.
Pendant quelque temps, le pays est apparu comme une exception, affligeante
pour ses fils comme pour ses fidèles amis, mais ne suscitant,
chez bien des gens, que des jugements détachés et
condescendants.
Que voulez-vous ? Le rosier est une plante si fragile!
Puis les affrontements ethniques et communautaires se sont multipliés
à travers le monde.
Non seulement au Proche-Orient, en Afrique, ou dans le sud de l'Asie,
mais également dans l'ancienne Yougoslavie, aux premiers
contreforts de l'Europe.
Et au-delà. Ce qui semblait naguère, le triste apanage
de quelques banlieues de Beyrouth, a aujourd'hui pour théâtre
la planète entière, de Manhattan à la Tchétchénie,
en passant par Londres, Madrid, et jusqu'à Bali.
Crispation, massacres, peur de l'autre et destruction de soi.
Il est vrai qu'avec la chute du Mur de Berlin, nous sommes passés
d'un monde où les clivages étaient surtout idéologiques
à un monde où les clivages sont identitaires.
Je n'ai aucune nostalgie pour l'époque de la Guerre froide,
qui a causé, au XXe siècle, les drames que l'on sait.
Mais elle avait pour caractéristique d'éveiller, en
permanence, le débat.
Quand les clivages sont identitaires, il n'y a ni débat ni
dialogue.
Chacun proclame ses appartenances à la face de l'autre, chacun
lance ses imprécations ; puis retentissent rafales et explosions.
Le rosier est une plante délicate, me dit-on.
Le Liban est une mosaïque de communautés qu'on ne s'y
trompe pas, il ne s'agit plus seulement du Liban, la Terre entière
est une mosaïque de communautés.
Ethnies opprimées, religions chatouilleuses, nations inassouvies,
elles sont chaque jour un peu plus apeurées, et tentées
par le recours à la violence ; pour se protéger, pour
s'affirmer, ou pour se venger.
Si l'humanité d'aujourd'hui se révélait incapable
de faire vivre ensemble, dans l'harmonie et dans la dignité,
sur le minuscule territoire du Liban, des communautés qui,
depuis des siècles, pratiquent la coexistence ou, à
tout le moins, le côtoiement, comment diable pourrait-elle
gérer l'incommensurable diversité planétaire
?
A cette interrogation angoissée, ce début de siècle
nous apporte un début de réponse, qui n'a rien de
rassurant.
Ni pour les pays où cohabitent depuis longtemps des populations
mêlées, ni pour ceux qui viennent tout juste de découvrir
les contraintes de la diversité.
Il suffit de promener son regard sur cette planète déboussolée
pour constater que la violence ne recule pas, et que le fossé
entre les plus grosses communautés humaines ne fait que s'élargir.
Pas un événement majeur qui ne soit vécu, des
deux côtés de la faille, et notamment sur les deux
rives de la Méditerranée, avec des sentiments opposés.
Amis du Liban, ne perdez pas des yeux le rosier sauvage qui a poussé
précisément au bord de cette faille!
Si vous voyez s'épanouir, puis triompher, le vaste élan
de liberté et de coexistence dont Samir, Gebran, May et leurs
compagnons ont été les courageux porte-drapeaux, c'est
que la vigne des hommes donnera demain des grappes saines.
Mais si vous voyez les fleurs trembler, chanceler, puis s'abattre,
si vous voyez la pourriture se former à la naissance des
feuilles, c'est que la vigne entière est menacée,
et que le vin de l'avenir sera aigre.
Amin
Maalouf
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