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Amin
Maalouf
Nationalité:
Libanaise
Il est élevé dans des écoles jésuites
de Beyrouth où il apprend l'arabe, mais il reçoit
une culture Française.
Il écrit ses livres en Français.
Comme son père avant lui, il deviendra journaliste après
avoir fait des études de sociologie et sciences économiques.
Il débutera sa carrière dans le magazine politique
Al-Nahar.
En 1976, il quitte le Liban avec sa famille et devient rédacteur
en chef de Jeune Afrique tout en gardant un métier de reporter.
Ce qui l'amène à couvrir de nombreux événements,
de la guerre du Vietnam à la révolution iranienne,
et à parcourir pour des reportages une soixantaine de pays,
soit l'Inde, le Bengladesh, l'Éthiopie, la Somalie, le Kenya,
le Yémen et l'Algérie.
En 1985, après
le succès des Croisades vues par les arabes, Amin Maalouf
décide de se consacrer entièrement à l'écriture.
Il s'installe
dans une petite maison de pêcheur sur l'île d'Yeu en
Vendée.
"Quand
on a vécu au Liban, la première religion que l'on
a, c'est la religion de la coexistence " affirme Amin Maalouf.
Voici une biographie plus détaillée...
Amin Maalouf
- Autobiographie à deux voix (Extrait
de l’entretien avec Egi Volterrani)
Nous nous connaissons
depuis des années, mais vous m’avez rarement parlé
de vous-même. Aujourd’hui, j’aimerais aller plus loin dans
l’exploration biographique, tant pour moi, votre traducteur en Italie,
que pour d’autres lecteurs. Nous n’allons pas suivre un ordre strictement
chronologique, mais commençons tout de même par le
commencement, par votre naissance, son lieu, sa date...
Je suis né le
25 février 1949, à Beyrouth, même si ma carte
d’identité libanaise mentionne un autre lieu de naissance,
Machrah, le village familial. Il s’agit, en l’occurrence, d’une
fiction coutumière; au Liban, on est toujours inscrit sur
les registres de son lieu d’origine, et c’est là qu’on vote,
même si l’on n’y a jamais habité.
Plutôt
citadin, donc...
Au Liban, il y a une
double dichotomie entre village et ville, et entre montagne et littoral.
Une dichotomie qui se manifeste de curieuse manière en chacun
d’entre nous — et certainement en moi. Durant toute mon enfance
et ma jeunesse, j’ai toujours passé les neuf mois d’hiver
sur la côte, à Beyrouth, et seulement deux ou trois
mois d’été au village, dans la montagne. Pourtant,
j’ai toujours éprouvé à l’égard du village
un grand attachement et un profond sentiment d’appartenance, alors
que je n’ai jamais rien éprouvé de semblable à
l’endroit de Beyrouth. J’avais constamment le sentiment d’y habiter
pour des raisons de commodité, mais d’avoir laissé
le cœur ailleurs. Dans mes écrits, cette ville est quasiment
absente, comme si je n’avais fait que la traverser sans y avoir
jamais vécu, alors que le village et la montagne sont bien
présents.
Pour quelle
raison?
Il me semble que mon
milieu familial m’a transmis depuis toujours sa propre nostalgie
de la montagne. Quand mon père et ma grand-mère maternelle,
dont j’étais très proche, évoquaient leur enfance,
c’était toujours au village, et même si ma propre enfance
ne s’est pas passée physiquement dans la montagne, ou très
peu, mon enfance imaginaire s’est toujours située "là-haut".
La famille de mon père a vécu au village jusqu’aux
années 1930. Mon grand-père y avait fondé une
école et, à sa mort, sa veuve en avait pris la direction.
L’enseignement a toujours été la priorité absolue
dans notre famille, mon arrière-grand-père était
déjà directeur d’école, vers 1870 !
Lorsque mon père et certains de ses frères et sœurs
furent en âge d’entrer à l’université, leur
mère décida de fermer la petite école villageoise
pour les emmener tous en ville. Elle loua un appartement au voisinage
de l’A.U.B., l’Université américaine de Beyrouth,
où tous ses enfants, garçons et filles, allaient être
successivement étudiants puis professeurs.
Par certains côtés, cet exode vers la cité était
un progrès; mais par certains autres côtés,
c’était un arrachement. Il m’arrive de penser qu’il a été
plus facile pour moi de passer de Beyrouth à Paris que, pour
mon père, de passer du village à Beyrouth. Pourtant,
notre village est tout juste à quarante kilomètres
de la ville. Au Liban, les distances objectives sont toujours infimes,
mais les vraies distances, les distances intérieures, sont
considérables. Parfois, d’une vallée à l’autre,
on a le sentiment d’avoir franchi un océan.
Vous avez
dit que toute la famille de votre père avait quitté
le village pour venir s’installer précisément au voisinage
de l’Université américaine. Mais vous, vous écrivez
en français, et je suppose que vous avez fait vos études
dans cette langue...
La raison de ce "détournement"
se trouve du côté de ma mère, dont la famille
était de tradition francophone, et catholique.
Alors que
votre famille paternelle était anglophone et protestante...
C’est plus compliqué
que cela. Dans ma famille paternelle, plusieurs traditions étaient
présentes, et certains conflits se poursuivent jusqu’à
ce jour... Si je devais expliquer les choses succinctement sans
cesser d’être intelligible, je devrais d’abord parler un peu
plus de ma grand-mère paternelle, que je viens de mentionner,
celle qui fut directrice d’école au village, et qui est certainement
l’une des personnes qui ont le plus influencé ma vie. J’ai
toujours eu une grande dévotion pour elle, et nous nous sommes
beaucoup parlé puisqu’elle est morte à 91 ans. Elle
était fille d’un prédicateur presbytérien...
Oui, je sais, c’est assez étrange de découvrir un
prédicateur presbytérien dans un village de la montagne
libanaise au XIXe siècle. La chose paraîtra encore
plus étrange si je révélais que le père
de cet ancêtre était un curé catholique... Pour
faire les choses courtes, je dirai que ce curé, mon arrière
arrière grand père, avait envoyé son fils dans
une école au sud du Mont-Liban, sans se douter qu’il allait
y rencontrer des missionnaires protestants qui aspiraient à
convertir les élèves... J’ai évoqué
indirectement ces événements familiaux dans un livre
publié en 1993, "Le Rocher de Tanios".
Inutile de dire que, pour les villageois catholiques, cette branche
de notre famille paraissait quelque peu suspecte, pour ne pas dire
démoniaque. Et lorsque mon père avait commencé
à fréquenter ma mère et qu’il l’avait demandée
en mariage, la première condition qu’elle avait posée
c’était que leurs enfants aillent à l’école
catholique et non chez les Américains protestants. C’est
ainsi que je me suis retrouvé chez les Pères Jésuites,
et mes trois sœurs à l’école des Sœurs de Besançon...
Votre père
a accepté cette exigence ?
Je crois que mon père
ne se sentait à l’époque ni catholique ni protestant.
Il se sentait simplement amoureux...
Votre mère
venait du même village ?
Quasiment. Son village
est collé à celui de mon père; entre les maisons
de mes deux grands-pères, il y a à peine trois minutes
de marche à travers champs... Mais en disant cela, je ne
décris que l’apparence des choses, car mon grand-père
maternel avait quitté le pays quand il était encore
adolescent; il avait émigré en égypte, où
il allait passer toute sa vie, et où se trouve aujourd’hui
sa tombe. Il ne revenait au village qu’en été pour
fuir les chaleurs de la vallée du Nil.
Ma mère est née à Tanta, une ville du Delta.
C’est là que mon grand-père s’était établi,
et c’est là que, vers la fin de la première guerre
mondiale, il avait fait la connaissance de la jeune fille qui allait
devenir sa femme. Il se prénommait Amin, et elle, Virginie.
Elle parlait l’arabe avec un fort accent turc. Elle venait d’arriver
avec sa famille d’Istanbul, où elle était née,
et où son père avait été juge. C’est
à l’époque des massacres de 1915 qu’ils étaient
partis pour l’égypte. A cause d’un drame précis, dont
les circonstances n’ont jamais été élucidées
: un frère de ma future grand-mère avait été
tué, et la famille entière avait décidé
de tout quitter du jour au lendemain, pour s’exiler. Ma mère
m’a toujours parlé de cette grande maison familiale à
Istanbul qu’il avait fallu abandonner précipitamment pour
mettre la famille à l’abri, mais qui était toujours
"à nous" — du moins moralement. Lorsque, dans les
années 1990, mon éditeur turc m’a invité dans
cette ville, je m’étais promis de retrouver cette maison,
qu’on m’avait toujours décrite comme un palais, mais je l’ai
cherchée trop mollement, peut-être n’avais-je pas vraiment
envie de la retrouver... Pour moi, Istanbul, ou Constantinople comme
je m’obstine à l’appeler, est une de mes patries originelles,
et j’ai toujours voulu la garder à l’écart du monde
réel. Quelqu’un m’a fait remarquer un jour que cette ville
était la seule que je mentionnais dans chacun de mes livres,
sans exception...
Constantinople demeure pour moi la première maison abandonnée...
Je ne peux
m’empêcher de relire, dans les premières pages des
échelles du Levant, ces paroles d’Ossyane:
"Ma vie a commencé, dit-il, un demi-siècle avant
ma naissance, dans une chambre que je n’ai jamais visitée,
sur les rives du Bosphore. Un drame s’est produit, un cri a retenti,
une onde de folie s’est propagée, qui ne devait plus s’interrompre.
Si bien qu’à ma venue au monde, ma vie était déjà
largement entamée."
à la lumière de ce que vous venez de dire, je comprends
mieux...
Vous voyiez
déjà la porte, et maintenant vous voyez aussi la clé,
d’une certaine manière... Il y a, bien entendu, mille portes
et mille clés. Les romans sont des miroirs déformants,
ou embellissants, mais ce sont quand même des miroirs.
Ma vie a constamment été accompagnée par le
souvenir des maisons que les miens puis moi-même avons été
forcés de quitter. Durant mon enfance, ma mère me
parlait de "notre" maison sur le Bosphore dont sa propre
mère lui avait communiqué la nostalgie, puis de "notre"
maison en égypte. Car entre ma naissance, en 1949, et le
moment où j’ai commencé à comprendre le monde
qui m’entourait, "nous" avions perdu aussi l’égypte,
qui était alors ma seconde patrie, et par certains côtés,
presque la première...
C’est au Caire que mes parents s’étaient mariés en
décembre 1945, et même si je suis né à
Beyrouth, ma mère m’avait "ramené" au Caire
lorsque j’avais juste 28 jours... Une bonne partie de ma petite
enfance s’est passée là-bas, mais je n’en garde aucun
souvenir, rien qu’une grande frustration. En décembre 1951,
mon grand-père est mort; trois semaines plus tard, eurent
lieu les fameux incendies du Caire, — je ne sais pas si les livres
d’Histoires s’en souviennent, mais les miens en parlent encore —,
des émeutes gigantesques, destructrices et meurtrières,
d’inspiration nationaliste et xénophobe, qui firent comprendre
soudain à ma famille maternelle, qui jusque-là s’était
sentie égyptienne, qu’elle serait à jamais étrangère
dans son pays et qu’elle devrait se préparer à l’abandonner.
Bientôt, "nos" biens furent confisqués, ou
mis sous séquestre. Le dernier souvenir que je garde de cet
épisode de notre histoire familiale est celui d’un voyage
effectué au Caire avec ma mère lorsque j’avais huit
ans, au cours duquel elle avait ramassé dans la maison de
son enfance quelques objets personnels, avant de dire adieu. De
plusieurs décennies de bonheur en égypte je ne garde
que le souvenir de cette maison sombre où je n’osais m’attacher
à rien.
Moi-même, depuis, j’ai dû quitter une maison, un pays,
et plutôt que de me lamenter, je préfère cultiver
un air de détachement nomade, que je m’efforce de sublimer
en rêve d’universalité.
Mais la
blessure est là...
Oui, même si la
douleur est oubliée, la blessure est là, que les événements
ou les remords intimes se chargent de réveiller quand elle
commence à se cicatriser.
Si je devais me plier au jeu de la confession, je devrais en toute
logique révéler les diverses facettes de ma blessure.
Sans doute le ferai-je un peu, au fil de mes réponses, mais
je ne promets pas la vérité entière. Une blessure
ne se proclame pas, elle se ressent, elle se devine; entre elle
et celui qui la porte, c’est un jeu perpétuel de trahisons
réciproques et d’aveux trompeurs. Il arrive qu’on révèle
pour mieux dissimuler, et qu’on dissimule pour mieux dénoncer...
Souvent
les écrivains exilés parlent de blessure...
Ce n’est pas sans raison.
C’est cela qui détermine le passage à l’écriture.
L’encre, comme le sang, s’échappe forcément d’une
blessure. Généralement, d’une blessure d’identité
— ce sentiment douloureux de n’être pas à sa place
dans le milieu où l’on a vu le jour; ni d’ailleurs dans aucun
autre milieu.
Mais je ne crois pas que cela concerne uniquement les écrivains
de l’exil. A moins d’inclure dans cette catégorie tous ceux
qui sont exilés dans leur propre pays, dans leur propre maison,
et aussi dans leur propre corps. La blessure intime peut avoir,
selon les personnes, des origines très diverses, liées
à la peau, à la nationalité, à la religion,
à la condition sociale, aux rapports familiaux, à
la sexualité, etc. Pour moi, elle est d’abord liée
à ce sentiment, acquis depuis l’enfance, d’être irrémédiablement
minoritaire, irrémédiablement étranger, où
que je sois. D’où cette rage à vouloir que le monde
entier ne soit fait que d’étrangers et de minoritaires.
J’aimerais
lire, à ce propos, encore un passage d’un de vos livres,
les dernières lignes de "Léon l’Africain":
"à Rome, tu étais ’le fils de l’Africain’; en
Afrique tu seras ’le fils du roumi’. Où que tu sois, certains
voudront fouiller ta peau et tes prières. Garde-toi de flatter
leurs instincts, mon fils, garde-toi de ployer sous la multitude!
Musulman, juif ou chrétien, ils devront te prendre comme
tu es, ou te perdre. Lorsque l’esprit des hommes te paraîtra
étroit, dis-toi que la terre de Dieu est vaste, et vastes
Ses mains et Son cœur. N’hésite jamais à t’éloigner,
au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les
frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances.
"Quant à moi, j’ai atteint le bout de mon périple,
je n’ai plus d’autre désir que de vivre, au milieu des miens,
de longues journées paisibles. Et d’être, de tous ceux
que j’aime, le premier à partir. Vers ce Lieu ultime où
nul n’est étranger à la face du Créateur."
Comment est né chez vous ce sentiment d’être "irrémédiablement
étranger" ?
Cela remonte si loin
que je suis tenté de croire que je le porte depuis la naissance.
Mais ce serait inexact. Il me semble que durant la première
enfance, un garçon dans une société orientale
a plutôt l’impression d’être le maître du monde,
et promis à tous les honneurs. Peu à peu, il sort
du cocon familial pour affronter le monde réel, et il découvre
alors toutes les cloisons que la vie a élevées devant
lui.
Pour moi, l’une des premières frustrations est venue dans
le domaine politique. étant né dans une maison de
journaliste, où l’on suivait l’actualité de très
près, et où la préoccupation politique était
omniprésente, j’avais eu dans ma jeunesse le désir
de m’engager dans cette voie. Très vite, j’ai compris que
dans la répartition des places entre les diverses communautés,
une personne appartenant à un groupe très minoritaire
tel que le mien était condamnée à ne jouer
sur cette scène qu’un rôle très mineur, tout
juste celui de figurant. Aussi bien au Liban que dans l’ensemble
du monde arabe, où les miens étaient cent fois plus
minoritaires encore. Ma réaction, à quinze ans, fut
une révolte contre le système communautaire, contre
toute forme de communautarisme, contre toute forme de discrimination.
A dix-sept ans, je recevais déjà chez moi, c’est-à-dire
dans l’appartement de mes parents, les dirigeants de l’ANC sud-africaine,
dont son président, Oliver Tambo, qui était alors
un fugitif timide et moustachu. Tout ce qui ressemblait à
une discrimination liée à la couleur, à la
religion, au rang social, au sexe, ou à toute autre raison
m’a toujours été insupportable, et je sais en mon
for intérieur que les racines de ce sentiment se trouvent
dans ma révolte d’adolescent contre mon statut de minoritaire.
Cette rage n’a pas diminué depuis... Elle est présente
dans chaque regard que je porte sur le monde, et dans chaque ligne
que j’écris...
Il n’est
peut-être pas inutile de préciser les données
de cet état de minoritaire. Pour beaucoup d’Occidentaux,
le seul fait qu’un arabe soit chrétien est déjà
presque incongru...
Pas seulement pour les
Occidentaux. Dans les pays arabes où il n’y a pas d’importantes
communautés chrétiennes locales, et surtout dans ceux
où les chrétiens étaient traditionnellement
des colons Européens, tel l’Algérie, un Arabe est
forcément musulman. Dans les pays du Levant, on sait que
la réalité est plus complexe, on ne s’étonne
pas que la femme de Yasser Arafat soit chrétienne, qu’un
haut dignitaire irakien soit catholique chaldéen, ou que
le président du Liban soit maronite. Il faut se rappeler
que cette région a été chrétienne très
tôt, bien avant l’Europe, et que ce sont justement des missionnaires
levantins qui ont converti l’Europe. L’Occident s’est approprié
le christianisme, et il n’est pas inutile de lui rappeler parfois
que ni Jésus ni Marie ni Pierre ni Paul ni Jean ni Marc ni
Augustin ne sont nés sur les bords du Tibre.
Avec l’émergence de l’islam, au septième siècle,
la nouvelle religion s’est répandue du Maghreb et de l’Andalousie
jusqu’aux Indes, et les deux autres religions monothéistes
se sont affaiblies. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’il y a eu
une islamisation immédiate et totale, loin de là.
Si la conquête militaire a été fulgurante, —
un immense empire s’est constitué en quelques décennies,
abattant toute autre puissance sur son passage —, les conversions
n’ont pas du tout suivi le même rythme. Du temps où
la Syrie était le siège de la première grande
dynastie de Califes, les Omeyyades, sa population était probablement
encore à majorité chrétienne. Il y a même
eu des conversions dans les deux sens. La famille de ma mère,
aujourd’hui résolument catholique, est probablement d’origine
musulmane, convertie au christianisme il y a trois ou quatre cents
ans.
Dans ma famille paternelle, on se considère comme descendant
d’une grande tribu originaire du sud arabique, les Ghassanides,
devenus chrétiens très tôt, peut-être
au deuxième siècle, et qui ne se sont jamais convertis
massivement à l’islam. La mythologie familiale voudrait que
notre tribu se soit alliée aux musulmans lors de la conquête
arabe, mais en gardant sa propre foi.
Traditionnellement nomades et pasteurs, mes ancêtres se sont
sédentarisés tardivement, vers le XVIe siècle,
pour peupler cette partie de la montagne où se trouvent encore
nos villages. Ils sont venus en groupe, et continuent à avoir
jusqu’à présent des réflexes de tribu. Jusqu’à
la génération de mon grand-père, ils se mariaient
surtout entre eux, vivaient dans leurs villages, dans leurs quartiers.
Tout cela pour dire qu’ils se sont toujours affirmés à
la fois arabes et chrétiens. Ce qui ne les a pas empêchés
de se sentir constamment à l’étroit, mal à
l’aise, mal dans leur peau, étant doublement, et parfois
triplement, minoritaires : minoritaires en tant que chrétiens
dans un monde arabe très majoritairement musulman; puis minoritaires
dans un état, le Liban, constitué comme une fédération
de communautés religieuses mais où eux-mêmes
appartenaient à des rites très minoritaires (grecs
catholiques, grecs orthodoxes ou protestants); et minoritaires enfin
lorsqu’ils émigraient dans des pays où la population
est pourtant chrétienne, comme en Amérique latine,
car alors ce n’était plus leur religion qu’on voyait mais
leur langue ou leur nationalité d’origine, et on les appelait
"arabes" ou "turcs"...
Pardon pour une si longue réponse à une question brève,
mais il fallait que ces choses soient un peu explicitées...
Bien sûr...
Mais nous avons un peu bouleversé la chronologie. Revenons-y
un peu, si vous voulez bien... Oublions un peu les origines lointaines,
le passé collectif, pour nous rapprocher de vous. Où
se passent les premières années de votre vie ?
A Beyrouth,
dans le quartier appelé Ras-Beyrouth, Ras voulant dire "cap".
C’est effectivement la partie de la ville qui s’avance le plus dans
la mer; c’est aussi le quartier le plus cosmopolite de la ville.
Il s’est constitué à partir du XIXe siècle
autour de l’Université américaine; c’est là
qu’habitaient traditionnellement les étrangers, c’est là
que se trouvaient presque tous les hôtels, les restaurants,
etc.
Nous habitions au premier étage d’un petit immeuble. Derrière
nous, il y avait une ancienne prison ottomane, dite prison de la
Citadelle. Dans mon enfance, elle était encore en activité,
et je me souviens que mes parents avaient toujours peur qu’un meurtrier
s’évade et vienne se réfugier chez nous. Autour de
la maison, lorsque nous nous étions installés, il
y avait encore des champs cultivés, et je vois toujours avec
les yeux de la mémoire les paysans qui labouraient à
l’endroit où s’élèvent aujourd’hui de hauts
buildings. Les champs étaient bordés d’une haie de
figues de barbarie...
C’est au milieu des années 1950 que ce quartier s’est développé.
Un jour, un supermarché s’est construit, chose inhabituelle
dans le Beyrouth de l’époque. Le propriétaire devait
être un riche émigré du Venezuela, puisque le
magasin s’est appelé Caracas market; bientôt, tout
le quartier s’est appelé "Caracas"... Non loin
de nous, il y avait le grand phare de Beyrouth, et du temps où
les immeubles étaient rares, ses feux balayaient constamment
les murs de ma chambre, projetant des figures étranges. Je
ne me souviens pas d’avoir été lassé de ce
cinéma permanent...
Dans ce quartier s’étaient installées à partir
de 1948 plusieurs familles de la bourgeoisie palestinienne; dans
notre immeuble, au rez-de-chaussée — le meilleur des étages
puisqu’il avait un beau jardin —, il y eut successivement deux familles
chrétiennes palestiniennes. Dans la première, le père
se prénommait Athanase; dans la deuxième, la mère
était danoise, et les enfants portaient chacun deux prénoms,
l’un arabe, l’autre européen.
Jusqu’à présent, alors que j’ai tant de fois changé
de lieu d’habitation, et de pays, la plupart de mes rêves
ont encore pour cadre cette maison que j’ai quittée à
l’âge de treize ans. Lors de mon dernier voyage à Beyrouth,
je suis passé devant, pour découvrir qu’elle avait
été rasée...
En 1962, nous avions déménagé de cet appartement
pour nous installer dans un autre, trois fois plus vaste, et équipé
du chauffage central — ce qui n’était pas le cas de l’ancien.
Nous avions également changé de quartier. Sur le moment,
j’étais ravi. Mais aujourd’hui, j’ai un pincement au cœur.
Nous avions quitté un quartier cosmopolite pour un quartier
essentiellement peuplé de chrétiens. C’était
un peu comme si nous avions anticipé, sans le vouloir, sur
la guerre à venir, au cours de laquelle la plupart des gens
furent tentés de se replier sur leurs "ghettos"
communautaires. Dans l’esprit de mes parents, ce n’était
pas du tout cela. Ce changement correspondait plutôt chez
eux à de nouvelles ambitions professionnelles et sociales.
Mon père, qui était un journaliste très connu,
et qui écrivait l’éditorial le plus lu de la presse
libanaise, avait voulu créer son propre journal.
Le nouvel appartement était somptueux, cinq cents mètres
carrés avec des boiseries, des tapisseries d’Aubusson, d’immenses
tapis persans, et on y organisait de grands dîners auxquels
assistait le premier ministre de l’époque, et divers dignitaires
libanais ou étrangers. Moi, dans ma chambre, qui donnait
sur un superbe jardin bordé de bougainvillées, je
lisais Marx et je recevais des réfugiés sud-africains
ou érythréens... C’était parfaitement caricatural,
mais ce qui se passait au salon et dans ma chambre étaient
les deux faces d’une même réalité. D’ailleurs,
lors des réceptions officielles je portais costume et cravate
et j’étais flatté de bavarder avec un ministre ou
un ambassadeur.
Un minoritaire oscille constamment entre le désir d’être
reconnu et le désir de hurler sa révolte à
la face du monde. Aujourd’hui encore, ces deux tentations coexistent
en moi, et je ne cherche même plus à arbitrer entre
elles...
Mais pour en revenir à mon adolescence, et au changement
de quartier, je ne m’y suis jamais acclimaté. Ras-Beyrouth
était un lieu de brassage intellectuel et humain, où
l’on côtoyait sans cesse des gens de toutes confessions, de
toutes origines, et de toutes conditions sociales; nos voisins immédiats,
je l’ai dit, étaient palestiniens, et les meilleurs amis
de mes parents étaient musulmans, et nassériens de
surcroît, alors que nos biens en égypte venaient justement
d’être confisqués par Nasser. J’ai le souvenir de grosses
discussions vespérales, où le ton montait, mais quand
venait le samedi, et que ces amis partaient pour leur maison dans
le sud du pays, je partais avec eux.
à l’inverse, le quartier de mon adolescence était
presque exclusivement habité par des chrétiens. Je
n’ai jamais renié mes appartenances, et le christianisme
en fait partie, ne serait-ce que sociologiquement et intellectuellement.
Mais je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les sociétés
monochromes où l’on parle sans retenue de "nous"
et des "autres". Je n’ai jamais senti que j’appartenais
exclusivement à un "nous", quel qu’il soit; et
les "autres", pour moi, ne sont jamais totalement "autres".
Je me méfie des communautés fermées, des tribus,
des nations, je me méfie des foules et des majorités,
qu’elles soient bruyantes ou silencieuses. A l’inverse, j’ai spontanément
de la tendresse pour ceux qui sortent du rang, qui s’écartent,
qui se rebellent, et même parfois pour ceux qui trahissent...
Il me semble que tout cela découle naturellement de mon état
de minoritaire.
En ces années
de jeunesse, est-ce que vous aviez commencé à écrire
?
J’avais déjà
l’envie d’écrire, et j’avais même fait quelques tentatives.
Mon premier article de journal, qui n’a jamais été
publié, je l’avais donné très solennellement
à mon père lorsque j’avais six ans. Je me souviens
encore du sujet, et de mon application à l’écrire.
Je me souviens aussi de mon père en train de m’expliquer
les fautes que j’avais commises. Il ne m’avait pas dit clairement
qu’il ne le publierait pas, il espérait sans doute que je
finirais par oublier. Je n’ai jamais oublié, la preuve! Mais
je ne lui en ai plus reparlé. Je rapportais dans cet article
un phénomène qui m’avait fasciné : un élève
anglais était venu dans mon école. A son arrivée,
il ne parlait pas un mot d’arabe, mais au bout de quelques mois,
il parlait aussi bien que nous... Déjà mon obsession
des "passerelles" à bâtir entre les cultures
!
Malgré cette première déception, je n’ai jamais
douté du fait que je travaillerai dans l’écriture.
A vrai dire, dans ma famille, les horizons du travail étaient
extrêmement délimités : travailler, c’était
écrire, ou enseigner; toute autre voie était impensable...
Etc… Etc…
Dans quelles
circonstances avez-vous quitté le Liban ?
Je suis parti très
tôt, parce que la guerre du Liban s’est occupée très
tôt de moi, si j’ose dire. Le premier incident grave, celui
que l’on a coutume de considérer comme le point de départ
de la guerre, s’est déroulé sous ma fenêtre,
devant mes yeux. Il est rare que l’on soit le témoin oculaire
d’un événement majeur dans l’histoire de son pays;
ce fut mon cas, ce jour-là. C’était le 13 avril 1975,
et je rentrais d’un long voyage en Asie. En tant que journaliste
spécialisé dans les affaires internationales, j’avais
été invité par l’Unicef au Bangladesh, nouvellement
indépendant, pour rendre compte d’un événement
dont l’organisation internationale était fière : l’éradication
de la variole. Me rendant pour la première fois dans cette
partie du monde, j’en avais profité pour demander, par l’intermédiaire
de l’ambassade de l’Inde à Beyrouth, un rendez-vous avec
le premier ministre Indira Gandhi; puis, constatant que les événements
du Vietnam connaissaient une aggravation soudaine, j’avais également
décidé de me rendre à Saigon pour découvrir
de près la guerre du Vietnam. J’aurais bien des choses à
raconter sur les étapes de ce voyage effectué à
26 ans, mais je me contenterai de dire ici qu’après un séjour
inoubliable à Saigon, qui était sur le point de tomber,
je m’étais rendu à New Delhi pour un rendez-vous tout
aussi inoubliable avec la merveilleuse Mme Gandhi dans son bureau
au parlement; avant de rentrer au Liban par le vol Panamerican 001,
qui décollait le 12 avril au soir, faisait escale à
Karachi puis à Téhéran, avant d’atteindre Beyrouth
le 13 avril au petit matin.
J’habitais à l’époque, avec Andrée, ma femme,
et notre fils aîné, dans une banlieue populaire de
la capitale, appelée Aïn-el-Rommaneh. J’étais
chez moi depuis quelques heures à peine, lorsqu’une dispute
avait éclaté dans la rue. Regardant par la fenêtre
de notre chambre à coucher pour voir ce qui se passait, nous
avions remarqué, ma femme et moi, un autobus arrêté
à un carrefour, avec un homme debout dans l’encadrement de
la portière qui discutait vivement avec des personnes qui
lui barraient la route. Soudain, des coups de feu ont retenti. Nous
nous sommes protégés derrière le mur de notre
chambre pendant quelques dizaines de secondes; puis lorsque la fusillade
s’est arrêtée, nous avons regardé à nouveau.
Il y avait plusieurs cadavres dans la rue. J’en ai vu sept ou huit,
mais la presse du lendemain a parlé de vingt-six morts, au
total, si mes souvenirs sont bons. Le pays était désormais
en état de guerre, et pour longtemps. Le soir même,
le quartier a été bombardé en représailles;
et, avec ma famille, ainsi que des amis qui étaient venus
nous rendre visite, j’ai dû passer la nuit dans le sous-sol
transformé en abri. Dès le lendemain, nous avons fui
notre appartement, devenu périlleux.
Encore une maison abandonnée...
Et vous
êtes parti avec votre famille en France...
Oui, mais pas tout de
suite. Je suis d’abord allé me réinstaller chez mes
parents, jusqu’à ce que leur propre quartier soit devenu
également inhabitable. J’ai logé ensuite quelque temps
dans un hôtel proche du journal, pour pouvoir continuer à
travailler. Enfin, je suis "rentré" au village,
pour y passer, pour la première fois de ma vie, un hiver.
Avec ma femme, nos enfants — le deuxième venait de naître
—, ainsi que mon père, ma mère, mes sœurs, ma belle-mère,
et aussi ma grand-mère. Nous étions tous inquiets,
désemparés, mais, quand j’y repense vingt-six ans
plus tard, ce fut un merveilleux moment de retrouvailles, qui allait
être le dernier.
Je suis resté là pendant des mois à écouter
la radio jour et nuit, et au loin les bruits des explosions. Je
n’allais plus au journal, et à vrai dire, je ne savais plus
quoi faire de ma vie. J’écrivais un peu... Au coucher du
soleil je sirotais un whisky sur la terrasse en contemplant au loin
la mer; on la voit par temps clair, bien que le village soit à
1200 mètres d’altitude. La seule chose dont j’étais
sûr, c’est que je ne voulais en aucune manière prendre
parti avec une faction ou avec l’autre, je détestais cette
guerre et tous ceux qui la menaient. Je n’avais plus rien en commun
avec eux. Dans ma maison, celle là même où ma
grand-mère était née à la fin du dix-neuvième
siècle, j’avais retrouvé une fragile sérénité,
mais je ne pouvais passer le restant de ma vie à guetter
des explosions lointaines. Un soir, j’ai compris qu’il fallait partir.
Pendant
que vous parliez, je cherchais dans le Rocher de Tanios un passage
qui évoquait cette même scène... Je lis :
"On
pourrait imaginer qu’à l’issue de sa conversation avec le
muletier, qui l’aurait une fois de plus exhorté à
quitter sa Montagne, le jeune homme hésitait. On pourrait
même énumérer les raisons qui avaient pu l’inciter
à partir et celles, au contraire, qui auraient dû le
retenir... A quoi bon? Ce n’est pas ainsi que se prend la décision
de partir. On n’évalue pas, on n’aligne pas inconvénients
et avantages. D’un instant à l’autre, on bascule. Vers une
autre vie, vers une autre mort. Vers la gloire ou l’oubli. Qui dira
jamais à la suite de quel regard, de quelle parole, de quel
ricanement, un homme se découvre soudain étranger
au milieu des siens? Pour que naisse en lui cette urgence de s’éloigner,
ou de disparaître.
"Sur les pas invisibles de Tanios, que d’hommes sont partis
du village depuis. Pour les mêmes raison? Par la même
impulsion, plutôt, et sous la même poussée. Ma
Montagne est ainsi. Attachement au sol et aspiration au départ.
Lieu de refuge, lieu de passage. Terre du lait et du miel et du
sang. Ni paradis ni enfer. Purgatoire."
Et quelques paragraphes plus loin :
"Tant
de choses s’étaient passées; le village avait connu,
depuis l’époque pas si lointaine de mon grand-père,
tant de déchirements, de destructions, tant de meurtrissures,
qu’un jour je finis par céder. Je murmurai pardon à
tous les ancêtres et, à mon tour, je montai m’asseoir
sur ce rocher.
"Par quels mots décrire mon sentiment, mon état?
Apesanteur du temps, apesanteur du cœur et de l’intelligence.
"Derrière mon épaule la montagne proche. A mes
pieds la vallée d’où monteraient à la tombée
du jour les hurlements familiers des chacals. Et là-bas,
au loin, je voyais la mer, mon étroite parcelle de mer, étroite
et longue vers l’horizon comme une route."
Ai-je tort de faire le rapprochement avec ce que vous venez de dire
?
Non, vous avez raison.
Le "rocher" de mon roman, s’il fallait lui donner une
existence matérielle, ce serait très exactement la
terrasse de notre maison familiale. Quand je venais m’y asseoir,
au cours des longues journées de guerre, il y avait effectivement
la montagne à l’arrière, à mes pieds la vallée
d’où montaient les hurlements des chacals, et au loin la
mer.
Et un soir, donc, j’ai compris qu’il fallait partir. Le lendemain
même, — c’était très exactement le 16 juin 1976
—, je suis allé au port de Jounieh, j’ai pris le premier
bateau pour l’île de Chypre, et de là je me suis envolé
vers la France, trois jours plus tard.
Etc… Etc…
Vous avez
la réputation de vivre en ermite lorsque vous écrivez...
C’est la vérité.
J’ai un petit bureau dans une petite maison sur une petite île
de l’Atlantique. Je m’y enferme plusieurs mois par an pour écrire.
Je ne publie pas exagérément, un livre tous les deux
ou trois ans, mais j’écris beaucoup, et j’ai constamment
de nombreux projets en cours.
Et vous
travaillez sur plusieurs livres à la fois...
Pas simultanément,
alternativement. Il m’arrive de travailler deux ou trois mois sur
un roman, puis, épuisé, parce que je travaille sept
jours sur sept et dix heures par jour, j’éprouve le besoin
de m’interrompre, de prendre du recul par rapport au sujet, au texte
déjà écrit. Alors, au lieu de m’arrêter
de travailler, je change de sujet. Je range tout ce qui concerne
le livre en cours dans un pan de ma bibliothèque, j’ouvre
un autre dossier, je navigue sur une autre rivière, dans
un autre paysage, entouré d’autres personnages. Et, du jour
au lendemain, j’oublie ma fatigue, ma lassitude. Comme si, pour
se reposer, il suffisait de changer de fatigue. Pour moi, en tout
cas, l’effet est immédiat, presque miraculeux. Je retrouve
une énergie nouvelle, une lucidité nouvelle.
Je n’abuse pas de ce procédé, deux ou trois fois par
an, tout au plus. Et il est rare que je me plonge dans un "chantier"
de livre pendant moins de deux mois, alors qu’il m’arrive souvent
de travailler sept ou huit mois sur un même sujet d’une seule
traite. Je ne m’impose rien à l’avance, je navigue selon
mon sentiment du moment. Mais il est vrai qu’il y a constamment
dans mes dossiers quatre ou cinq livres partiellement écrits,
en attente d’être remis sur la table. Certains attendent ainsi
depuis huit ou neuf ans... Et je ne compte pas les projets pour
lesquels j’ai seulement pris des notes sans vraiment commencer à
écrire. Il doit y en avoir soixante, ou plus, je n’en sais
rien.
Etc… Etc…
Je vous
ai entendu dire parfois que vous aviez de la nostalgie pour les
empires du passé, l’Empire austro-hongrois, par exemple,
ou même l’Empire ottoman...
Je ne nierai pas que
j’ai une certaine nostalgie pour ces vastes entités territoriales
qui regroupaient des peuples nombreux et divers. Ce brassage a produit
certains de ces moments précieux et fragiles qui donnent
tout son sens à l’aventure humaine; je pense en particulier
à l’âge d’or que connut Vienne à la fin du XIXe
siècle.
Cela dit, je n’ai aucune affection particulière pour ces
monarchies en tant que telles, même si je suis persuadé
qu’elles valaient cent fois mieux que les états ethniques
qui ont été bâtis sur leurs décombres,
que ce soit en Europe centrale, dans les Balkans ou dans le monde
arabe. Qu’il s’agisse de l’Empire des Habsbourg ou de celui des
Ottomans, ce pour quoi j’éprouve de la nostalgie n’est évidemment
pas l’aspect impérial, c’est le brassage des peuples, des
langues et des croyances, cette merveilleuse alchimie humaine qui
a fini par succomber, victime des nationalismes grands et petits...
Avec, pour conséquence, une interminable litanie de guerres,
de massacres, de tyrannies et de déchirements... Alors que
ces vastes empires étaient en voie de se transformer en monarchies
constitutionnelles! Oui, j’aurais aimé connaître ça
!
Mais je ne me complais pas dans la nostalgie, et je n’ai pas besoin
d’avoir les yeux rivés sur le passé pour observer
un tel brassage, une telle alchimie humaine. Après tout,
l’Europe en construction, avec ses dizaines de peuples différents,
ses dizaines de langues, n’est-elle pas la version moderne du vieil
empire austro-hongrois? Bien plus vaste encore, plus bigarrée,
plus démocratique, et incomparablement moins fragile! C’est
probablement l’un des projets les plus ambitieux et les plus prometteurs
de l’Histoire; et, de mon point de vue, l’une des rares raisons
objectives d’espérer en l’avenir.
Vous semblez
avoir une très haute idée du modèle européen,
comme s’il était animé par l’humanisme universaliste,
par l’esprit de la Renaissance et des Lumières. Mais on peut
aussi penser que le projet européen restera essentiellement
tourné vers l’objectif de la croissance économique,
et que l’exploitation néo-coloniale va prévaloir...
Je ne suis pas insensible
à ces critiques, mais je demeure et demeurerai toujours un
partisan enthousiaste de la construction européenne. Non
pas "en dépit" de mes origines, mais "en raison"
de mes origines. J’ai vécu dans un pays, et dans une région,
où la guerre est endémique, où les haines paraissent
éternelles. Et de voir ces dizaines de peuples européens
qui se sont abondamment détestés, abondamment massacrés,
pendant des siècles, se retrouver à présent
pour construire ensemble un avenir commun, cela m’enchante, je le
vis comme un privilège, et je voudrais que le Proche-Orient
médite sur ce modèle et s’en inspire un jour.
Maintenant, est-ce que la construction européenne s’est faite
autour de l’intégration économique et de l’harmonisation
des législations plutôt qu’autour de la culture? Oui,
bien sûr. Est-ce qu’il s’agit d’un rassemblement de peuples
riches, soucieux avant tout de leur prospérité et
de leur bien-être? Oui, bien sûr. Est-ce que l’ensemble
européen entretient avec les pays du Sud des rapports inégalitaires?
Il faudrait être naïf pour affirmer le contraire. Il
n’en reste pas moins que, si j’observe le monde d’aujourd’hui avec
sérénité, je constate que l’entité qui
se préoccupe le plus des valeurs universelles, celle qui
assume plus que d’autres l’héritage des Lumières et
de la Renaissance, c’est l’Europe...
Plus que
les États-Unis, vous voulez dire ?
Disons que je serais
rassuré de savoir qu’à côté du "pilote"
américain est assis, aux commandes du monde, un "co-pilote"
européen, plus âgé, plus expérimenté,
plus sage, plus attentif aux sensibilités diverses. J’aimerais
que ce "co-pilote" soit plus généreux, moins
obsédé par son propre bien-être, et plus conscient
de son rôle universel. Mais tel qu’il est, avec ses défauts,
je suis heureux qu’il existe, et j’aimerais qu’il soit plus influent,
qu’il pèse de plus en plus dans les décisions. Il
me semble que dans la réalité d’aujourd’hui, née
après la fin de la "guerre froide" et du monde
bipolaire, le meilleur correctif à l’hégémonie
d’un seul pays est le renforcement de l’Europe unie.
Croyez-vous
vraiment que l’attitude de l’Europe face à la nouvelle guerre
conduite par les Américains laisse vraiment espérer
une gestion démocratique des affaires du monde ?
Je déplore chaque
jour l’impuissance de l’Europe, mais il ne semble que son influence
dans la crise née des attentats du 11 septembre s’est exercée
dans le sens de la sagesse et de la limitation de l’usage de la
force. Plus généralement, et s’agissant de la gestion
des affaires du monde pour les décennies à venir,
il me semble qu’il serait irresponsable de se résigner à
une succession interminable de guerres, petites et grandes, entre
les États-Unis et leurs ennemis. Et qu’il serait tout aussi
irresponsable de souhaiter une confrontation entre Amérique
et Europe. Si j’ai choisi la métaphore du pilote et du co-pilote,
c’est parce que je crois qu’il faut aller ensemble dans la même
direction, en s’influençant mutuellement, plutôt que
de se combattre. L’anti-américanisme est destructeur, stérile
et historiquement absurde. L’Amérique n’est pas une puissance
extra-terrestre, elle est la fille de l’Irlande, de l’Italie, de
l’Angleterre, ainsi que de l’Afrique, elle est la patrie de Benjamin
Franklin, pur produit des Lumières, et elle a souvent été,
au cours de son histoire, le refuge des minoritaires et des persécutés.
S’il est imprudent, je le répète, de la laisser seule
aux commandes, sans retenue, sans aucun contre-pouvoir, il ne faut
pas non plus la traiter en ennemie. Telle est ma conviction...
Quant à la question de savoir si l’on peut espérer
une gestion démocratique des affaires du monde, ma réponse
est : hélas, non. En tout cas pas dans l’avenir prévisible.
Ce qu’on peut raisonnablement espérer, c’est que d’autres
puissances que l’Amérique soient associées aux décisions
importantes, peut-être dans le cadre des Nations-Unies. Mais
je ne suis pas optimiste, sur ce chapitre, comme j’ai déjà
eu l’occasion de l’exposer...
Passons
alors à un tout autre chapitre, plus personnel, plus intime.
Tout à l’heure, vous avez évoqué la mort, très
pudiquement. "Nous quittons la salle, les uns après
les autres..." Je suppose que vous y pensez quelquefois...
Bien sûr, mais
elle ne m’obsède pas. J’essaie parfois d’imaginer ce qu’il
pourrait y avoir "de l’autre côté", au-delà
de la vie. J’insiste sur le mot "imaginer". Je n’ai pas
de véritables convictions en la matière, en tout cas
pas de croyances qui relèvent de religions identifiables.
Je trouve cependant que ce serait merveilleux qu’après que
l’on se fût endormi pour la dernière fois, on se réveille
à nouveau, étonné, incrédule, et qu’on
se mette à errer, invisible, comme un esprit, autour du monde
des vivants. Certains peuvent redouter une telle perspective; moi,
elle me ravit. Churchill disait que lorsqu’il serait au Paradis,
il passerait son premier million d’années à peindre.
Moi, je passerais une partie de ce temps à observer les vivants,
à suivre jour après jour le déroulement de
leur vie, et plus globalement à suivre l’évolution
de l’aventure humaine; et je passerais une autre partie de ce temps
dans les bibliothèques, la nuit de préférence,
à lire tous les livres, à apprendre toutes les langues,
à étudier toutes les sciences. Je sais que je ne m’en
lasserais pas... Est-ce que les choses se passeront ainsi? La part
rationaliste qui est en moi estime qu’une telle perspective est
hautement improbable, mais mon cœur a ses illusions, ses espérances,
et je ne le forcerai pas à les abandonner.
Ces "religions
identifiables", que vous venez de mentionner brièvement,
quelle place ont-elles dans votre vie ?
Je m’y intéresse
depuis toujours, mais de l’extérieur, et avec un fond de
méfiance. Quand on a vécu au Liban, au Proche-Orient,
et qu’on a constamment entendu les uns et les autres brandir leur
foi comme un drapeau, au nom duquel ils mobilisent, ils menacent,
ils tuent, on a de la peine à croire que les religions propagent
dans le monde la paix, l’amour et la fraternité.
Oui, je sais, on nous explique après chaque explosion de
fanatisme, après chaque massacre, que la vraie religion n’a
rien à voir avec tout cela, et que ce sont les hommes qui
la détournent et la pervertissent. Sans doute. Mais si les
hommes parviennent à la détourner ainsi, régulièrement,
génération après génération,
siècle après siècle, c’est qu’elle doit être
sacrément détournable! Et cela, je m’en méfie.
Je n’en conçois pas pour autant de l’hostilité envers
la religion, loin de là, mais je veux juger sur pièces.
Il y a des gens que la religion rend meilleurs, et d’autres que
la religion rend pires. Les proclamations de foi ne m’impressionnent
pas, les appels à Dieu encore moins, il ne faut juger les
gens, croyants ou pas, que sur leurs actes.
Ce mot de "croyant" m’exaspère quelque peu, d’ailleurs,
je dois l’avouer. C’est un mot que j’ai toujours envie d’utiliser
entre guillemets. Parce qu’il a été accaparé
par les tenants des religions. De mon point de vue, et en mon vocabulaire
intime, un "croyant" est une personne qui croit en certaines
valeurs essentielles, que je résumerai par le respect de
la dignité de tout être humain. Que cette personne
adhère ou pas à telle ou telle religion, à
tel ou tel dogme, qu’elle croie à un Dieu, à plusieurs
ou à aucun, tout cela n’a pas grande importance pour moi.
Bien entendu, il est parfaitement légitime que certaines
personnes voient dans leur dévouement aux autres un corollaire
de leur foi religieuse; comme ces religieuses européennes
qui consacrent leur vie entière aux miséreux dans
un pays lointain, parce qu’elles estiment que c’est l’évangile
qui le leur ordonne. De telles personnes, je les respecte profondément,
et je respecte leurs religions à travers elles; pour moi,
c’est leur sacrifice qui ennoblit leur foi, alors que dans leur
esprit, c’est probablement l’inverse...
Mais pour en revenir à mes propres croyances, je ne me considère
pas comme faisant partie d’une quelconque communauté de croyants.
Cela dit, je prends acte de toutes mes appartenances sociologiques,
et je ne les renie pas. Je suis né au sein d’une communauté
— celle qu’on appelle melkite, ou grecque-catholique — et il n’est
pas question pour moi de renier cette part de moi-même. Lorsque
je rencontre un autre melkite, un lien s’établit entre nous,
et je le laisse s’établir. Cependant, qu’on ne me demande
pas quelles sont les croyances spécifiques de cette communauté,
j’avoue que je ne m’y suis jamais vraiment intéressé...
Ce que je viens d’expliquer reflète moins ma conception de
la foi que ma conception de l’identité.
Pour moi, l’identité d’une personne se forme par accumulation,
par sédimentation, et non par exclusion. Chaque élément
de mes origines ou de mon propre parcours a sa place; je le préserve,
je le cultive, à ma manière, je ne le rejette jamais.
Qu’il s’agisse de communauté religieuse ou d’autre chose,
je finis toujours par prendre mes distances, parce que telle est
ma nature; mais je ne renie jamais. C’est vrai des pays, des maisons,
des villes, des villages, des îles... Les maisons abandonnées
ne le sont jamais totalement, même celles qui furent abandonnées
par mes ancêtres et que je n’ai jamais connues. Mes patries
ne se substituent pas les unes aux autres, la France n’a pas remplacé
en moi le Liban; mon île de l’Atlantique n’a pas remplacé
mon village de la montagne, elle a trouvé sa place auprès
de lui; et il y a de plus, chez moi, d’autres patries adoptées,
dont je ne demanderai jamais la nationalité mais qui volètent
parfois autour de moi comme des oiseaux blessés, Haïti,
Cuba, Salonique, Saigon, Grenade, et quelques autres... Je me sens
profondément européen sans cesser d’être arabe,
et sans jamais quitter des yeux l’Afrique.
Pour en revenir à la religion, je dois dire que, depuis toujours,
je m’intéresse moins au contenu des doctrines qu’à
l’expérience historique des peuples qui les ont portées.
Je parle souvent du monde musulman, rarement de l’islam, souvent
de la chrétienté, et rarement du christianisme. J’ai
même la faiblesse de croire que le contenu des livres compte
peu dans la réalité des croyances; on peut, à
partir du même livre, prêcher la tolérance ou
l’intolérance, promouvoir le progrès ou la régression.
On peut faire dire aux livres à peu près tout ce qu’on
veut. Tout, ou presque, est dans l’interprétation... Ceux
qui se dispensent d’argumenter rationnellement pour répondre
à coups de citations sont à mes yeux des faussaires
et des manipulateurs.
Etc…Etc…
Est-ce que
vous reviendrez vous installer au Liban un jour ?
Je ne me pose jamais
ce type de questions, je ne "fonctionne" pas ainsi. Les
seules fois où je m’interroge sur l’avenir, c’est pour évaluer
le temps que je peux consacrer à tel ou tel projet de livre.
Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais peur
de la mort, je dois vous faire un aveu. Une fois, il y a quelques
années, j’étais dans un avion, et j’ai eu soudain
l’impression que l’appareil allait s’écraser. Et j’ai eu
peur, non pas de la mort, mais d’autre chose, que j’ai presque honte
d’avouer : je venais de relire, avant mon départ, quelques
chapitres d’un roman que j’étais en train d’écrire,
et je les avais trouvés très mauvais. Pour cela, j’étais
terrorisé à l’idée que, si je mourais, on pourrait
les publier tels quels. Pour quelqu’un d’aussi secret et d’aussi
scrupuleusement perfectionniste que je le suis, l’idée que
l’on puisse un jour fouiller dans mes papiers, dans mes disquettes
d’ordinateur pour publier ce que je trouve aujourd’hui impubliable
me mortifie. C’est l’une des choses qui me feraient le plus souffrir
si j’avais encore une existence après la mort et que je pouvais
encore rôder comme un fantôme, invisible, hanter les
lieux de ma vie et observer le monde.
Pardon pour cette digression, mon but était de dire à
quel point toutes mes décisions sont prises en fonction de
l’écriture, et de rien d’autre. Tout, y compris mon lieu
de résidence. Je vis là où je sens que je peux
écrire, en toute sérénité, et en toute
liberté. Pour l’instant, je trouve sérénité
et liberté en France, et je n’ai aucune raison de remettre
cela en cause. L’éloignement ne me culpabilise pas. On peut
aimer un lieu, ou une personne, sur le mode de l’absence et de l’éloignement.
Il est probable que je mourrai loin du Liban, mais sans jamais l’avoir
quitté des yeux.
à ce propos, il y a un détail que je ne crois pas
avoir mentionné : Le Rocher de Tanios, qui a obtenu le prix
Goncourt, était le premier livre que j’avais écrit
sur mon île. Je m’étais pratiquement enfermé
pendant une année entière, souvent seul — il m’arrivait
de passer des journées entières sans autre visiteur
que le chat des voisins, qui grattait à ma porte et venait
s’asseoir sur mes genoux pendant que j’écrivais. Et le soir,
j’allais marcher le long de la plage, et je m’asseyais sur un rocher
aux allures de fauteuil, face à l’Atlantique.
Pendant que j’effectuais la "tournée" du Goncourt,
qui m’a conduit un peu partout dans le monde, du Canada à
l’Inde, et du Liban à l’île Maurice, ainsi que dans
la plupart des régions françaises et dans plusieurs
pays européens, je pensais souvent à mon île,
surtout lorsque j’étais sous des projecteurs — je déteste
les projecteurs; en guise de lumière artificielle, je ne
supporte que les indirectes, de préférence tamisées;
et je n’aime écrire qu’à la lumière du jour
!
Quand j’ai pu retrouver mon bureau, ma maison, mon île, j’étais
si heureux que je me suis promis de ne plus les quitter. Bien entendu,
je suis obligé parfois de les quitter, mais je le fais de
moins en moins...
Quand vous
vous êtes isolé, après l’année du Goncourt,
c’était pour écrire Les échelles du Levant,
n’est-ce pas ? Un livre qui raconte, entre autres choses, le retour
au Liban de votre héros, Ossyane, qui avait pris part à
la résistance française...
Je ne nierai pas que
cet aspect du livre rend compte, par une métaphore, de ce
que je venais de vivre moi-même.
Vous y parlez
aussi, pour la première fois, de la guerre du Liban...
C’est un peu lié
à mon retour, mais c’est aussi, dans mon approche du Liban,
la poursuite d’une "lente marche" de l’implicite vers
l’explicite, qui avait commencé avant le Goncourt et avant
ce voyage de 1994.
Dans mes premiers romans, l’une des choses que peu de gens avaient
remarqué, c’est que je ne parlais jamais directement du Liban,
même s’il était constamment présent en filigrane.
Léon l’Africain fait le tour de la Méditerranée,
de Grenade à Fès, à Alger, à Tunis,
au Caire, à Constantinople; fait des détours par Tombouctou
et La Mecque, avant de se retrouver en Italie. Et pas une fois il
ne pose les pieds au Liban...
Dans Le Rocher de Tanios, je m’aventurais pour la première
fois dans "ma Montagne". Sur un ton parfois ludique, pour
dissimuler ce qu’il fallait dissimuler, mais c’était là
le début d’une "exploration des origines" qui s’est
poursuivie, avec des "déguisements" différents,
dans les échelles du Levant, et dans presque tout ce que
j’ai écrit depuis.
Ce n’est pas un hasard si cette "exploration" a commencé
au moment même où je venais de m’installer dans un
village de substitution, en quelque sorte. Je ne cherche pas systématiquement
à expliquer le pourquoi des choses, ni aux autres ni d’ailleurs
à moi-même, mais je sens clairement tous les cheminements
intérieurs qui me conduisent dans telle voie, ou telle autre.
Et pour moi, le lien est évident : à partir du moment
où j’ai établi avec un lieu, avec une maison, avec
une île, un rapport affectif comparable à celui qui
me lie au village de mes ancêtres, une tâche m’incombait,
comme le remboursement d’une dette d’honneur...
Il est vrai
que le Liban est présent dans chacun des livres que vous
avez publiés dernièrement. Dans vos trois derniers
romans, dans le livret d’opéra — dont nous parlerons un peu
plus tard —, et aussi dans votre essai sur l’identité...
Une personne qui a vécu
au Liban ne peut que s’interroger sur la notion d’identité,
et sur la raison pour laquelle l’identité peut devenir meurtrière.
Et quelle
est cette raison ?
L’explication serait
forcément trop longue, mais si je devais la résumer,
je dirais ceci : il me semble que le monde a besoin aujourd’hui
d’une nouvelle conception de l’identité. Jusqu’ici, on pouvait
se satisfaire de la conception traditionnelle, qui consiste à
considérer qu’il y a, pour chacun, une appartenance essentielle,
le plus souvent religieuse, nationale, ou ethnique, et que toute
autre appartenance est secondaire; la conception que je préconise
est celle qui consiste à assumer l’ensemble de ses appartenances,
sans considérer qu’elles s’excluent les unes les autres.
Ainsi, pour un immigré, je voudrais qu’on encourage le sentiment
de double appartenance, à la culture du pays d’origine et
à celle du pays d’accueil, plutôt que d’imposer un
choix qui résulterait en une grave distorsion de la personnalité.
Autre exemple : la construction européenne. Il est indispensable,
si l’on veut que l’Europe se fasse harmonieusement, que l’on encourage
les citoyens à assumer la diversité de leurs appartenances;
il y a une soixantaine d’année, il eût été
impensable qu’une personne se proclame à la fois française
et allemande; aujourd’hui, c’est possible, mais cela commence tout
juste à l’être; dans la plupart des régions
du monde, dans la plupart des sociétés, les êtres
pluriels, ceux qui se trouvent, par naissance, par les hasards de
la vie ou par un choix délibéré, à la
frontière entre deux nations, entre deux ethnies, peuvent
être une sorte de "liant" pour les sociétés,
s’ils sont encouragés à assumer leurs appartenances
"contradictoires".
Lorsqu’on observe les personnes qui commettent les actes les plus
meurtriers, on constate souvent que ce sont des personnes à
l’identité torturée, mal assumée. C’est vrai
des individus, c’est vrai également des sociétés;
la tragédie de l’Algérie est surtout due à
une distorsion identitaire née à l’ère coloniale,
et aggravée après l’indépendance.
Plus généralement, les conflits dans le monde d’aujourd’hui
ne sont plus idéologiques, mais identitaires. Et c’est seulement
en s’attaquant aux problèmes complexes de l’identité
que l’on peut faire reculer la haine, l’injustice et la violence.
On me dira, bien sûr, que ce sont des problèmes éternels,
liés à la nature humaine, et qui sont là depuis
la nuit des temps. C’est faux. Ceux qui disent cela cherchent des
prétextes pour camoufler leur incapacité à
remettre en cause leurs habitudes de pensée. Le problème
de l’identité se pose de manière spécifique
à l’ère de la mondialisation et de l’après-guerre-froide.
Il faut oser réfléchir autrement, il faut oser chercher
des solutions nouvelles. De plus, ce n’est pas un débat de
salons ou d’amphithéâtres, c’est l’avenir de l’aventure
humaine qui se joue sur cette question.
à
ce point ?
Oui, à ce point
! Il n’y a, à mes yeux, que deux interrogations globales
qui doivent nous préoccuper au début de ce nouveau
millénaire. Des interrogations simples, mais aux implications
très vastes.
La première est identitaire : Qui sommes-nous? Sommes-nous
un peuple aux composantes multiples, embarqué depuis des
millénaires dans la même aventure? Appartenons-nous
à des civilisations irréductibles les unes aux autres
et condamnées à s’affronter? Comment allons-nous gérer
la diversité humaine? Comment allons-nous gérer cette
diversité au sein de chaque pays, de chaque ville — et même,
j’ajouterai, au sein de chaque personne? De la sagesse de nos réponses
dépendra l’avenir de nos libertés, de notre démocratie,
de notre prospérité, et de la paix entre les hommes.
La seconde interrogation, est "finalitaire", si l’on me
pardonne ce néologisme. En fait, c’est la version actuelle
d’une question éternelle : Où allons-nous ? Ce qui
pourrait se traduire aujourd’hui par : comment allons-nous gérer
les avancées des sciences et des technologies ? Saurons-nous
empêcher les manipulations qui porteraient atteinte à
l’intégrité physique et mentale des humains? Saurons-nous
empêcher le développement et la propagation des instruments
de mort ? Saurons-nous éviter d’endommager gravement notre
environnement ?
Etc… Etc…
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