Amin
Maalouf - Identité et appartenances
Dans “Origines”, l’identité qui vous intéresse est
celle de votre famille. Pourquoi?
Pour moi, l’identité est faite de nombreuses appartenances.
Une personne doit pouvoir assumer tous les éléments
de son identité; cela a été le credo que j’ai
développé dans “Identités meurtrières”.
Aujourd’hui, j’essaie d’évoquer un certain nombre de ces
appartenances, liées au parcours de ma famille. Mais ce n’est
qu’une partie de mon appartenance. J’aurais pu développer
d’autres aspects et je le ferai un jour. Ici, je raconte, spécifiquement,
le parcours de quelques-uns de mes ancêtres, parce que ce
sont des personnes qui ont beaucoup compté pour moi et parce
que j’ai retrouvé des documents qui m’ont permis de savoir
ce qu’a été leur parcours. Il est vrai que d’autres
personnes ont beaucoup compté dans mon propre itinéraire
et j’aimerais, aussi, pouvoir leur consacrer des écrits.
Je suis profondément persuadé que n’importe qui peut
développer son appartenance par rapport à sa propre
famille, car chaque fois qu’on plonge dans l’histoire d’une famille,
on trouve des choses extraordinaires. J’ai été passionné
par la découverte des lettres et des poèmes que mon
grand-père nous a légués.
L’omniprésence de votre grand-père est-elle un hommage
à cet homme avant-gardiste à une époque où
peu de personnes avaient une ouverture sur la modernité et
la tolérance?
Mon grand-père était un rebelle et certainement un
moderniste. Il était un homme “des Lumières”. Il rêvait
de moderniser les pays d’Orient, sans calquer ceux-ci sur l’Occident.
Il était persuadé que ces pays avaient leurs propres
moyens d’évoluer dans tous les domaines: l’enseignement,
la connaissance, la démocratie, la li-berté, les droits
de la femme… Il est vrai que certaines de ses idées devaient
choquer au village, mais il agissait conformément à
ses convictions et il avait le courage d’aller jusqu’au bout. Il
avait décidé un jour de quitter la maison familiale,
sans l’accord de ses parents et d’aller s’installer dans une autre
région pour continuer ses études. Il a tenu tête
à l’influence de l’Eglise en établissant une école
non catholique et mixte de surcroît.
Il a, par ailleurs, refusé de baptiser ses enfants…
Le refus de baptiser ses enfants revêt, à mon sens,
un double aspect: d’un côté, il croyait beaucoup à
la liberté des personnes et se demandait comment on pourrait
imposer à des enfants d’appartenir à telle ou telle
religion, alors qu’ils ne savent pas de quoi il s’agit! Ne faudrait-il
pas attendre qu’ils soient majeurs et puissent décider librement
de leur appartenance? D’un autre côté, issu d’une famille
catholique, il s’était marié avec une protestante;
le dilemme qui s’est posé à lui était de savoir
ce qu’allaient devenir mes propres enfants? Quelle religion devraient-ils
suivre: celle de la famille paternelle ou de la famille maternelle?
Époque du déclin de l’empire ottoman
Tout ceci se déroulait sous le pouvoir ottoman. Cette présence
a-t-elle joué un rôle?
C’était l’époque du déclin, des déchirements
de l’Empire ottoman et des tensions communautaires. Je pense qu’effectivement
mon grand-père se sentait minoritaire, mais il aspirait avant
tout à un monde où on ne serait pas défini,
automatiquement, en fonction de son appartenance religieuse. De
ce point de vue, on peut comprendre son attitude.
Mais cette attitude devait aussi déranger?
Elle devait certainement déranger, comme elle dérange
encore à notre époque dans certains milieux.
Vous avez été journaliste et vous vivez depuis des
années en France, mais vous restez fidèle à
vos racines libanaises; vous sentez-vous toujours concerné
par ce qui se passe au Proche-Orient?
En réalité, je suis toujours journaliste dans l’âme,
mais un journaliste passif. Je suis profondément intéressé
par ce qui se passe dans notre région, aussi bien que par
ce qui se passe dans les autres régions du monde. Je suis
quelqu’un qui suit de très près l’actualité:
je lis toutes sortes de nouvelles, sur Internet notamment et je
suis heureux d’avoir cette possibilité qu’on n’avait pas
autrefois. Je me passionne pour tout ce qui arrive, mais je n’éprouve
pas le besoin d’intervenir sur l’actualité. J’ai pris un
jour la décision de me consacrer à l’écriture
et, la plupart du temps, j’écris des textes à caractère
littéraire, notamment des romans.
Quand il m’arrive de faire une réflexion pas très
éloignée de l’actualité, je le fais dans la
sérénité, c’est-à-dire je prends deux
ou trois ans pour réfléchir et pour écrire
quelque chose qui représente d’une manière précise
ce que je ressens. Mais il est vrai que j’évite de plus en
plus d’intervenir sur l’actualité.
Créer
des passerelles entre l’Orient et l’Occident
Pourrait-on dire que vous reprenez à votre compte les analyses
de votre grand-père que vous reproduisez dans “Origines”?
En effet, en décrivant la déception de mon grand-père
à son époque, je décris celle qui est la mienne
aujourd’hui. J’ai toujours rêvé de créer, par
le biais de mes écrits, des passerelles entre le monde occidental
et le monde oriental. Mais la confrontation entre ces deux mondes
que je cro-yais évitable, semble s’imposer à nous
et c’est le fanatisme qui risque de prendre le dessus. La perspective
d’une lutte entre ces deux mondes m’attriste.
Est-ce votre origine libanaise qui vous prédisposait à
vouloir créer des passerelles entre les cultures?
Quand on a vécu au Liban, la première conviction que
l’on doit avoir, c’est celle de la coexistence. Dans la fréquentation
de l’autre en permanence, le Liban a constamment essayé de
trouver des solutions à la coexistence des différentes
communautés. Il a une relation intense avec l’Occident et
il est au sein de l’Orient, c’est ce qui lui permet d’avoir un regard
particulier et d’être une sorte de conciliateur, d’être
en mesure de créer des passerelles. C’est ce que j’essaie
de faire en espérant que l’avenir sera meilleur que le présent.
Vous écrivez en français; est-ce un moyen de créer
des ponts et pourquoi avez-vous choisi de vous exprimer par l’intermé-diaire
de cette langue?
Je suis à la lisière de plusieurs traditions culturelles.
Je revendique toutes mes appartenances, notamment linguistiques.
Comme beaucoup de Libanais, je suis né avec trois langues
dans la bouche: l’arabe, le français et l’anglais. Pour moi,
ce sont des langues qui ont chacune son importance. Par rapport
à l’écriture, j’écris plus facilement en arabe
et en français. Dans une première partie de ma vie,
j’ai écrit beaucoup plus en arabe; dans une deuxième,
j’ai écrit en français. Pourtant, je viens d’un milieu
anglophone, mais mes parents ont préféré pour
certaines raisons m’inscrire chez les Jésuites. Le français
a donc été la langue de ma scolarité et, si
je ne l’ai pas choisi, je suis entré dans son univers et
je l’ai adopté. Si j’étais resté au Liban,
j’aurais certainement écrit en arabe mais, lorsque je suis
arrivé en France, le français est devenu pour moi
la langue de la vie courante. Il est, aussi, devenu la langue de
la connaissance, de la poésie, celle dans laquelle je pouvais
exprimer mes sentiments les plus personnels et intimes. Je suis
sensible au fait que la langue française rassemble des pays
du Nord et du Sud, d’Orient et d’Occident qui ressentent un lien
particulier entre eux et trouvent un espace de dialogue.
Paris, Zeina EL-TIBI - Article paru dans "La
Revue du Liban" N° 3954 - Du 19 Au 26 Juin 2004
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