Les
croisades vues par les Arabes - Extrait
Prologue
Bagdad, août 1099.
Sans turban, la tête
rasée en signe de deuil, le vénérable cadi
Abou-Saad al-Harawi pénètre en criant dans le vaste
diwan du calife al-Moustazhir-billah. A sa suite, une foule de compagnons,
jeunes et vieux. Il approuvent bruyamment chacun de ses mots et
offrent, comme lui, le spectacle provocant d'une barbe abondante
sous un crâne nu. Quelques dignitaires de la cour tentent
de le calmer, mais, les écartant d'un geste dédaigneux,
il avance résolument vers le milieu de la salle, puis, avec
l'éloquence véhémente d'un prédicateur
du haut de sa chaire, il sermonne tous les présents, sans
égard pour leur rang:
- Osez-vous somnoler
à l'ombre d'une heureuse sécurité, dans une
vie frivole comme la fleur du jardin, alors que vos frères
de Syrie n'ont plus pour demeure que les selles des chameaux ou
les entrailles des vautours? Que de sang versé! Que de belles
jeunes filles ont dû, de honte, cacher leur doux visage dans
leurs mains! Les valeureux Arabes s'accommodent-ils de l'offense
et les preux Persans acceptent-ils le déshonneur?
"C'était
un discours à faire pleurer les yeux et émouvoir les
coeurs", diront les chroniqueurs arabes. Toute l'assistance
est secouée par les gémissements et les lamentations.
Mais al-Harawi ne veut pas de leurs sanglots.
- La pire arme de l'homme,
lance-t-il, c'est de verser des larmes quand les épées
attisent le feu de la guerre.
S'il a fait le voyage
de Damas à Bagdad, trois longues semaines d'été
sous l'imparable soleil du désert syrien, ce n'est pas pour
mendier la pitié mais pour avertir les plus hautes autorités
de l'islam de la calamité qui vient de s'abattre sur les
croyants et pour leur demander d'intervenir sans délai afin
d'arrêter le carnage. "Jamais les musulmans n'ont été
humiliés de la sorte, répète al-Harawi, jamais
auparavant leurs contrées n'ont été aussi sauvagement
dévastées." Les hommes qui l'accompagnent se
sont tous enfuis des villes saccagées par l'envahisseur;
certains d'entre eux comptent parmi les rares rescapés de
Jérusalem. Il les a emmenés avec lui pour qu'ils puissent
raconter, de leur propre voix, le drame qu'ils ont vécu un
mois plus tôt.
C'est en effet
le vendredi 22 chaaban de l'an 492 de l'hégire, le 15 juillet
1099, que les Franj se sont emparés de la ville sainte après
un siège de quarante jours. Les exilés tremblent encore
chaque fois qu'ils en parlent, et leur regard se fige, comme s'ils
voyaient encore devant leurs yeux ces guerriers blonds bardes d'armures
qui se répandent dans les rues, sabre au clair, égorgeant
hommes, femmes et enfants, pillant les maisons, saccageant les mosquées.
Quand la tuerie s'est
arrêtée, deux jours plus tard, il n'y avait plus un
seul musulman dans les murs. Quelques-uns ont profité de
la confusion pour se glisser au-dehors, à travers les portes
que les assaillants avaient enfoncées. Les autres gisaient
par milliers dans les flaques de sang au seuil de leurs demeures
ou aux abords des mosquées. Parmi eux, un grand nombre d'imams,
d'uléma et d'ascètes soufis qui avaient quitté
leurs pays pour venir vivre une pieuse retraite en ces lieux saints.
Les derniers survivants ont été forcés d'accomplir
la pire des besognes: porter sur leur dos les cadavres des leurs,
les entasser sans sépulture dans des terrains vagues, puis
les brûler, avant d'être, à leur tour, massacrés
ou vendus comme esclaves.
Le sort des juifs de
Jérusalem a été tout aussi atroce. Aux premières
heures de la bataille, plusieurs d'entre eux ont participé
à la défense de leur quartier, la Juiverie, situé
au nord de la ville. Mais lorsque le pan de muraille qui surplombait
leurs maisons s'est écroulé et que les chevaliers
blonds ont commencé à envahir les rues, les juifs
se sont affolés. La communauté entière, reproduisant
un geste ancestral, s'est rassemblée dans la synagogue principale
pour prier. Les Franj ont bloqué alors toutes les issues,
puis empilant des fagots de bois tout autour, ils y ont mis le feu.
Ceux qui tentaient de sortir achevés dans les ruelles avoisinantes.
Les autres étaient brûlés vifs.
Quelques jours après
le drame, les premiers réfugiés de Palestine sont
parvenus à Damas, portant avec d'infinies précautions
le Coran d'Othman, l'un des plus vieux exemplaires du livre sacré.
Puis les rescapés de Jérusalem se sont approchés
à leur tour de la métropole syrienne. Apercevant de
loin la silhouette des trois minarets de la mosquée omeyyade
qui se détachent au-dessus de l'enceinte carrée, ils
ont étendu leurs tapis de prière et se sont prosternés
pour remercier le Tout-puissant d'avoir ainsi prolongé leur
vie qu'ils croyaient arrivée à son terme. En tant
que grand cadi de Damas, Abou-Saad al-Harawi a accueilli les réfugiés
avec bienveillance. Ce magistrat d'origine afghane est la personnalité
la plus respectée de la ville; aux Palestiniens il a prodigué
conseils et réconfort. Selon lui, un musulman ne doit pas
rougir d'avoir dû fuir sa maison. Le premier réfugié
de l'islam ne fut-il pas le prophète Mahomet lui-même,
qui avait du quitter sa ville natale, La Mecque, dont la population
lui était hostile, pour chercher refuge à Médine,
où la nouvelle religion était mieux accueillie? Et
n'est-ce pas à partir de son lieu d'exil qu'il avait lancé
la guerre sainte, le djihad, pour libérer sa patrie de l'idolâtrie?
Les réfugiés doivent donc bien se savoir les combattants
de la guerre sainte, les moudjahiddines par excellence, si honorés
dans l'islam que l'émigration du Prophète, l'hégire,
a été choisie comme point de départ de l'ère
musulmane.
Pour beaucoup de croyants,
l'exil est même un devoir impératif en cas d'occupation.
Le grand voyageur Ibn Jobair, un Arabe d'Espagne qui visitera la
Palestine près d'un siècle après le début
de l'invasion franque, sera scandalisé de voir que certains
musulmans, "subjugués par l'amour du pays natal",
acceptent de vivre en territoire occupé. "Il n'y a,
dira-t-il, pour un musulman, aucune excuse devant Dieu à
son séjour dans une ville d'incroyance, sauf s'il est simplement
de passage. En terre d'islam, il se trouve à l'abri des peines
et des maux auxquels on est soumis dans les pays des chrétiens;
comme entendre, par exemple, des paroles écœurantes au sujet
du Prophète, particulièrement dans la bouche des plus
sots, être dans l'impossibilité de se purifier et vivre
au milieu des porcs et de tant de choses illicites. Gardez-vous,
gardez-vous de pénétrer dans leurs contrées!
Il faut demander à Dieu pardon et miséricorde pour
une telle faute. L'une des horreurs qui frappent les yeux de quiconque
habite le pays des chrétiens est le spectacle des prisonniers
musulmans qui trébuchent dans les fers, qui sont employés
à de durs travaux et traités en esclaves, ainsi que
la vue des captives musulmanes portant aux pieds des anneaux de
fer, les coeurs se brisent à leur vue, mais la pitié
ne leur sert à rien."
Excessifs du point de
vue de la doctrine, les propose d'Ibn Jobair reflètent bien
toutefois l'attitude de ces milliers de réfugiés de
Palestine et de Syrie du Nord rassemblés à Damas en
ce mois de Juillet 1099. Car, si c'est évidemment la mort
dans l'âme qu'ils ont abandonné leurs demeures, ils
sont déterminés à ne jamais revenir chez eux
avant le départ définitif de l'occupant et résolus
à réveiller la conscience de leurs frères dans
toutes les contrées de l'islam.
Autrement, pourquoi seraient-ils
venus à Bagdad sous la conduite d'al-Harawi? N'est-ce pas
vers le calife, le successeur du Prophète, que doivent se
tourner les musulmans aux heures difficiles? N'est-ce pas vers le
prince des croyants que doivent s'élever leurs plaintes et
leurs doléances?
A Bagdad, la déception
des réfugiés sera à la mesure de leurs espoirs.
Le calife al-Moustazhir-billah commence par leur exprimer sa profonde
sympathie et son extrême compassion, avant de charger six
hauts dignitaires de la cour d'effectuer une enquête sur ces
fâcheux événements. Faut-il préciser
qu'on n'entendra sur ces fâcheux événements.
Faut-il préciser qu'on n'entendra plu jamais parler de ce
comité de sages?
Le sac de Jérusalem,
point de départ d'une hostilité millénaire
entre l'islam et l'Occident, n'aura provoqué, sur le moment,
aucun sursaut. Il faudra attendre près d'un demi-siècle
avant que l'Orient arabe ne se mobilise face à l'envahisseur,
et que l'appel au djihad lancé par le cadi de Damas au diwan
du calife ne soit célébré comme le premier
acte solennel de résistance.
Au début de l'invasion,
peu d'Arabes mesurent d'emblée, à l'instar d'al-Harawi,
l'ampleur de la menace venue de l'Ouest. Certains s'adaptent même
par trop vite à la nouvelle situation. La plupart ne cherchent
qu’à survivre, amers mais résignés. Quelques-uns
se posent en observateurs plus ou moins lucides, essayant de comprendre
ces événements aussi imprévus que nouveaux.
Le plus attachant d'entre eux est le chroniqueur de Damas, Ibn al-Qalanissi,
un jeune lettré issu d'une famille de notables. Spectateur
de la première heure, il a vingt-trois ans, en 1096, lorsque
les Franj arrivent en Orient et il s'applique à consigner
régulièrement par écrit les événements
dont il a connaissance. Sa chronique raconte fidèlement,
sans passion excessive, la marche des envahisseurs, telle qu'elle
est perçue dans sa ville.
Pour lui, tout a commencé
en ces journées d'angoisse où parviennent à
Damas les premières rumeurs.
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