Sœur
Agnès Akl Peintre par Joseph Sokhn
Tome3, Couleurs Libanaise, Beyrouth
Damour, aujourd’hui ville martyre, était, à l’époque,
le centre le plus florissant de la région du Chouf, sa plaine
immense était plantée de mûriers et il comptait
12 grandes filatures et dix mille ouvriers et techniciens. C’est
pour cette raison qu’elle exerçait une véritable fascination
sur l’ouvrier libanais et attirait la plus grande majorité
des natifs de la région du Sahel. On prétend même
que l’Emir Fakhreddine le Grand avait un intérêt spécial
à cette localité.
Durant la guerre libano-palestinienne, tous les malheurs se sont
abattus sur cette ville typiquement libanaise du Chouf. Elle fut
envahie par les ennemis du Liban et bombardée à plusieurs
reprises, nuit et jour. En peu d’heures, toutes ses maisons furent
pillées, brûlées et saccagées. Le pont
de Damour fut détruit, les Palestiniens et leurs alliés
massacrèrent cent cinquante innocents avant la destruction
presque totale de la ville. Ainsi, Damour, va prendre une physionomie
bien particulière: celle de cité morte. Elle supportera
pour longtemps sa part du fléau qui s’est abattu sur notre
Liban.
C’est à Damour qu’est née Sœur Agnès AKl, de
l’Ordre des Sœurs des Saints Cœurs. La famille AKl compte des hommes
épris d’idéal qui luttèrent secrètement
contre la Sublime Porte. Parmi ses plus éminents fils, Said
AKl, qui fut pendu en 1916, père de l’éminent écrivain
journaliste Fadel Said AKl; François AKl directeur du grand
quotidien arabe « An-Nahar » ; Wadih AKl, poète
; Said et Michel Habib AKl, peintres ; Bechara AKl, ancien administrateur
du Mont-Liban ; Jean AKl, ancien directeur de l’Enseignement Technique.
Chez Sœur Agnès la vie monastique va de paire avec la vie
artistique. Elle forma de nombreux élèves avant de
fréquenter le centre Litza Bain à Paris, obtenant
à la fin de son étage de peinture sur soie cette attestation:
«Elle s’est montrée particulièrement apte à
cette formation tant sur le plan technique que sur le plan créatif.»
Sœur Agnès possède un tempérament calme et
parfaitement équilibré. Elle est humble et cherche
à s’effacer en toute circonstance. Ce qui est frappant chez
cette religieuse peintre, c’est sa simplicité et sa bonté,
sans ombre de vanité ni de pédanterie. L’être
humain se réalise en effet, en orientant toutes ses tendances
et tous ses actes vers ce qu’il y a en lui de meilleur et de plus
caractéristique, l’image de Dieu. Or, Dieu est amour, c’est
pourquoi, Sœur Agnès se dévoue constamment pour la
formation de ses élèves ; formation religieuse, artistique
et morale.
Le rôle éducateur de la peinture de Sœur Agnès
Saint Augustin disait « Ama et fac quod vis ». (Aime,
et si tu aimes d’une manière plénière, pure,
sacrifiée, alors nécessairement ce que tu choisiras
sera bon).
Sœur Agnès aima l’art. Situé entre l’abstrait et le
figuratif, son œuvre s’élabore à partir de matériaux
et d’éléments de structure minérale : ocre
et bistre ; touches par touches et soutenu de blanc. Le regretté
peintre César Gemayel disait à Sœur Agnès :
«Si vous observez la nature, vous ne trouvez aucune harmonie,
et le désordre recouvre parfois plus de secrets que d’harmonie
». C’est pourquoi les toiles de Sœur Agnès dégagent
un certain raffinement de l’esprit et un désordre exquis,
sans oublier toutefois son intuition créatrice et son esprit
d’observation. C’est en observant les choses qu’un peintre devient
habile plutôt qu’en se fatiguant à les copier. L’explosion
des obus a inspiré a Sœur Agnès des gerbes de fleurs
de toute beauté et d’autres motifs décoratifs. Ses
tableaux par leur originalité, leur beauté et leur
finesse exercent sur la formation artistique et esthétique
des adolescents une nette influence. Son art invite l’élève
à découvrir la beauté et la nature.
Ce nouveau souffle artistique de Sœur Agnès apprend à
la génération montante a resté jeune, c’est-à-dire,
à être de son temps, à marcher avec lui et à
l’aimer.
Nul n’ignore que le XXème siècle est le siècle
de l’enfance. Cela est vrai aussi en ce qui concerne l’art. Effectivement,
en Europe, depuis trente ans les expositions d’œuvres d’enfants
se font de plus en plus nombreuses. A Londres, capitale du marché
d’art l’exposition annuelle la plus courue est celle de l’Art enfantin,
organisée par un grand quotidien. C’est en ce sens que, grâce
aux efforts intenses de Sœur Agnès, Beyrouth, à son
tour, rivalisant avec les plus grands foyers culturels dans le monde,
s’était initié à l’art de l’enfance. Chaque
année, à l’occasion de la fête des Mères,
notre éminente religieuse peintre expose les travaux d’élèves.
Ces travaux développent l’initiative et la personnalité
de nos enfants. Dès la première classe, celle du jardin
d’enfants, on est littéralement assailli par les couleurs
et plein d’admiration pour l’imagination déployée
par les professeurs, sous la direction de Sœur Agnès, qui
se servent des objets les plus divers et les plus insolites: grains
de riz, lentilles, pâtes alimentaires, pois chiches, bouteilles
en plastique, papier mouillé, plâtre, carton… pour
faire réaliser à leurs élèves de petits
chefs-d’œuvre.
Disons, enfin, que le dessin permet à beaucoup d’enfants
attardés, de rattraper leur retard, de s’intégrer
à leurs camarades. Ce ne sont pas, certes, les élèves
les plus intelligents qui sont les plus doués artistiquement.
Sœur Agnès au Maroc
En 1971, la Congrégation des Sœurs des Saints Cœurs demanda
à Sœur Agnès de se rendre au Maroc. Douée de
dons personnels et pédagogiques qui l’ont toujours fait estimer
et apprécier dans son travail, elle ne tarda pas à
recommencer à Casablanca, son expérience artistique
de Beyrouth. Elle fut nommée professeur de peinture dans
plusieurs instituts marocains notamment:
L’Institut St Dominique, l’Ecole Jaques Hersent, l’Institut Jeanne
d’Arc et l’Institut St Joseph.
En juin de la même année, elle expose 46 toiles qui
représentent des thèmes expressifs et originaux typiquement
libanais. Son exposition eut un succès retentissant. Voici
comment le quotidien marocain «Le Maroc» commente son
exposition de peinture de juin.
«Merveilleuse découverte que ces quelque 46 toiles
que nous présente actuellement à Mohammedia Sœur Agnès,
religieuses enseignante dans cette localité. D’origine libanaise,
au Maroc depuis quatre ans, Sœur Agnès, se décide
à exposer pour la première fois. Toute une série
de sujets traduisant la joie de vivre, cette exposition de fleurs
naturelles jaillies de son pinceau autant de portes ouvertes sur
des paysages post-surréalistes, une œuvre toute de lucidité
et de haute spiritualité sans concession aucune, tournée
vers cet univers mental et cette haute idée spirituelle que
tout artiste porte en soi.»
En outre, le quotidien «Maroc Soir» précise que
les œuvres de Sœur Agnès, ressemblent a celles de Veira da
Silva, peintre franco-portugaise dont elle ignorait le nom: «Le
rapprochement n’en est que plus intéressant, puisqu’il démontre
qu’avec des moyens tirés uniquement de son cœur et de son
intelligence, Sœur Agnès est arrivée à se créer
un style et à donner une certaine personnalité à
sa peinture.»
Cette peinture se rapprocherait de l’école dite des paysagistes
abstraits à laquelle appartient justement Veira da Silva.
Comme la leur, l’inspiration de Sœur Agnès est lyrique, même
exubérante. Elle se sert de la réalité (la
mer, les rochers, une forêt) pour faire le support de sa méditation,
elle la décompose, la stylise et aboutit ainsi à l’abstraction.
Et d’ajouter : «L’abstraction est ici conçue comme
une transcription en un langage symbolique des sensations, impressions,
émotions… » Et, si Sœur Agnès affectionne tout
particulièrement les compositions verticales, c’est qu’elles
symbolisent pour elle la prière qui monte vers Dieu. Qu’il
s’agisse d’huiles ou de gouaches, elle procédé par
touches fines ; sa composition n’est pas centrée, ses tableaux
évoquent plutôt une suite d’images dont chacune a son
intérêt propre. Ses harmonies colorées sont
claires et joyeuses. Son art est très suggestif.
Parlant du 32ème Salon des Artistes Indépendants du
Maroc, qui a groupé à la galerie municipale de Casablanca,
64 peintres et 5 sculpteurs, « Maroc Soir », écrit:
« Agnès AKl expose une méditation à la
gouache et trois des paysages abstraits auxquels elle nous a habitués.
L’un d’eux « Les grottes de jiita », Liban, est une
réussite complète. Le peintre part de la réalité.
Le calme des lignes et l’élégance de la touche sont
d’un goût très classique ».
Le «miracle» de Sœur Agnès c’est de pouvoir susciter
des talents, réveiller chez toute personne qui travaille
avec elle un artiste.
Au Liban, comme au Maroc, les expositions des travaux d’enfants
témoignent de cette créativité. Au cours de
son séjour à Casablanca, elle a peint des tableaux
d’une facture remarquable. La nostalgie du Liban avait fait naître
dans le cœur et dans l’imagination de Sœur Agnès des élans
qui se manifestent dans ses toiles peintes loin du sol natal.
Parmi les thèmes choisis par Sœur Agnès figurent :
« Paysages Libanais », « Les grottes de jiita
», « Automne a midi », « Vers le soir »,
« Bouquet », « Rocher », « Novembre
», « Féerie Champêtre », «
Sourire Printanier », « Falaise Rose », «
En foret », « Coucher du soleil », « Les
deux Pelerins », «Tombée du jour sur Marrakech
», « Peupliers », « Sérénade
».
« Depuis trente ans, sans se lasser, Sœur Agnès Akl,
continue sa carrière auprès de la jeunesse libanaise.
Depuis trente ans, elle désire ardemment parvenir à
travers ses peintures, à une liberté créatrice
et aujourd’hui elle invite son public à pardonner ce qu’il
y a en elle de moins créateur. Le Maroc lui a offert les
moments les plus heureux de son inspiration. Elle ne saurait, je
pense, oublier facilement les meilleurs moments de sa vie de religieuse
peintre qu’elle a passes à Casablanca, à Mohammedia
et à Marrakech.
Les voyages ont, indiscutablement, enrichi sa formation artistique
et pédagogique. Lors de ses expositions au Maroc, l’aisance
et la fermeté du pinceau de Sœur Agnès firent une
excellente impression.
« Dans ses toiles libanaises, Sœur Agnès s’est attaquée
au fond et aux formes du thème. Les horreurs de la guerre
libano palestienne et les bombardements sporadiques de la F. D.
A. sont étalées d’une façon plus réaliste.
Certes, ce sont des thèmes émouvants et significatifs.
Certaines de ces compositions sont marquées d’un cachet original
et typiquement libanais. Elles ornent les salons des maisons des
Sœurs des Saints Cœurs à Beyrouth et en montagne.
«Comme éducatrice, Sœur Agnès se donne corps
et âme à sa noble tache. Elle oriente ses élèves
selon une optique moderne et franche sans toute fois leur laisser
l’occasion de vivre sous l’emprise du fanatisme et de la haine et
avant de leur inculquer une technique artistique ou professionnelle,
elle s’efforce constamment de les rendre capables de faire face
au monde nouveau en leur formant une âme.»
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