Chronique:
De l’imitation par Caroline Hatem
(Agenda culturel numero 407 / Décembre 2011)
Dans une interview récente, le monstre sacré de la
danse contemporaine qu’est Pina Bausch raconte comment chaque création
est une première fois, terrifiante, parce qu’il faut, chaque
fois, chercher au plus profond de soi non seulement ce qu’on a à
dire, mais comment on va le dire.
Le comment,
c’est la forme. Pina fut pionnière, avant-gardiste, parce
que chaque spectacle (ou presque) était créateur d’une
forme nouvelle. En termes de vocabulaire, d’esprit, de corps, de
monde. Le film ’Pina’, réalisé par Wim Wenders juste
après la mort de la chorégraphe, et que nous avons
eu la chance d’admirer à Beyrouth dans le cadre du BIFF (Beirut
International Film Festival), montre assez les fractures de style
d’une décade à l’autre. Pina n’était jamais
à la mode. Elle ne suivait les codes de personne. Elle en
inventait. Ce n’était pas par choix : la sincérité
le lui dictait.
Lorsque l’Europe
entière suivait son exemple de théâtre-danse
et ses énièmes degrés de lecture, elle décida
un jour, par humour, par goût, par joie, de faire le contraire
: habiller ses danseuses des plus belles robes ; la musique commence,
la danseuse danse, la musique s’arrête, la danseuse termine,
quitte la scène. Place à la beauté. Pina aurait
bien rigolé si un joli cœur lui avait objecté : ’’Mais
enfin, ce n’est pas de l’art contemporain !’’ Dommage que l’art,
la danse contemporaine en particulier, soit devenu d’abord un code
d’intelligence entre tous ses protagonistes : les curators, les
artistes, le public. Dommage qu’il n’y ait pas plus souvent des
créateurs inquiets, terrifiés de devoir désobéir
aux codes.
Ce qui nous
amène au sujet de cette chronique : l’imitation. Certes,
nous nous imitons tous. Nous nous inspirons de tout. L’Occident
a précédé le Proche-Orient dans bien des réalisations
et des réflexions, alors admettons que l’on se doit de faire
le tour des œuvres, textes et histoire artistiques de l’Europe,
des Etats-Unis, voire du Brésil, de l’Afrique ou de l’Amérique
du Sud. Ne faudrait-il pas, tout de même, renoncer à
faire usage des codes convenus qui masquent l’absence de recherche
propre, renoncer à pratiquer le ’’copier-coller’’ ?
En danse contemporaine,
on s’inspire souvent d’un chorégraphe énergique, le
flamand Wim Wandekeybus. Au cinéma, nos cinéastes
trouvent doucement leur voie, en termes d’écriture, d’image.
’Et maintenant on va où ?’, de Nadine Labaki, s’inscrit particulièrement
– et cela est normal – dans une tradition plus amplement méditerranéenne,
italienne surtout, magnifiée par de véritables grands
maîtres, le Pasolini de ’Mamma Roma’ par exemple. Jusqu’à
Alain Resnais, et Pina Bausch – toujours elle ! – pour la procession
dansée d’ouverture du film.
Compréhensibles,
ces emprunts, surtout dans un monde hautement publicitaire. Mais
ce sont les cinéastes iraniens qui forcent l’admiration,
en créant des formes inédites, un nouveau langage
cinématographique, artistique, une démarche qui n’est
possible que dans la sincérité, l’inquiétude,
dans la recherche radicalement personnelle… pour oser dévoiler
’’le monstre’’ (ce qui doit se montrer) : la réalité,
la nôtre.
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