Un
Phénicien des temps modernes -SUITE- © Dr Joseph
HARB
Le premier voyage 1879 -- 1881
On naviguait au large depuis plusieurs jours en direction d'Istanbul,
EID s'étonnait de voir une poignée d'hommes, n’ayant
rien en commun, survivre sur une île de leur conception, partant
vers des mondes inconnus où de drôles de surprises
pouvaient les attendre. Il scrutait les passagers et freiné
par la barrière des langues n'osait pas les aborder, il savait
pourtant qu'il faudrait passer par-là pour apprendre ce qui
lui serait utile.
Un soir, son sang de Phénicien fit un tour. Il cogita pour
saisir la manière dont les ancêtres erraient sans destination
méconnaissant les langues, sans provision de leur tante et
sans même un passeport turc ; tout ceci pour vendre quoi,
à qui et à quel prix ?
Je n'ai pas de mérite, se dit-il alors : il faut que celà
marche. Le lendemain il avait démystifié une partie
de ses appréhensions et comme une tornade il tailla dans
la masse, Français, Anglais et Italiens y sont passés
sans comprendre quoi que ce soit: une fièvre ou un délire
avaient-ils pris notre homme? En dépit de tout il était
lucide qu’on n'allait tout de même pas le balancer par-dessus
bord pour une extravagance, il apprenait ainsi une langue mimée
plutôt que parlée : ceci allait venir. Il fut toutefois
étonné de voir un Turc à bord, cet homme voyant
ce manège vint à sa rescousse. Tédros était
un négociant grec, qui parlait le libanais à sa manière
et se déguisait en turc pour les besoins de son commerce.
Tout un monde sur le désert de la mer et sur la même
galère ! Ainsi se fait le rapprochement en milieu clos entre
des gens de tout horizon. Ce Tédros tenait une confiserie
florissante, il vendait sucre, fruits confits, loukoum, marsapan,
halva etc. dans le souk des sucreries à Beyrouth. Ses concurrents
n'avaient de prétexte pour le sucrer du marché que
son orthodoxie chrétienne. Ils affectèrent un caïd
local pour l'intimider, le harceler, le vexer puis l'agresser. En
somme, il lui restait le choix : se convertir à l'Islam ou
déguerpir. Il finit par vendre sa boutique et se déguisa
en turc pour faire des échanges en gros avec Constantinople.
EID avait une bonhomie naturelle qui le rendait plutôt sympathique,
il inspira confiance au marchand et se laissa apprendre quelques
tours de commerce ainsi que des bribes de français, d'italien
et d’autres astuces toujours utiles pour amadouer les douaniers!
Constantinople était en ligne de mire submergeant le rivage
de ses merveilles : deux péninsules qui se frôlent
sans jamais se toucher, deux rives qui se convoitent à jamais
dans un amour impossible. Une myriade de rochers et d'îles
propage le spectacle dans l'eau. Ce bras de mer connaît un
défilé permanent d'hommes à la recherche du
bonheur ou à la fuite d’un malheur. La beauté
du site par ses côtes accidentées dans un feston interminable
laisse le spectateur subjugué par l’œuvre du
créateur. Istanbul est grandiose et l'homme a modulé
les collines pour donner une harmonie au paysage étalé
à l'infini. Il ne suffisait pas que les immeubles bordant
la mer soient aussi hauts et imposants, la fragilité de leurs
vérandas suspendues comme des canots de sauvetage au-dessus
de l'eau vous coupait le souffle. Les fines flèches envoyaient
des messages incessants au ciel sur les quatre coins de la grande
coupole de Sainte-Sophie.
Les bruits commençaient à monter à bâbord
en cette fin de journée et à cerner le navire de tous
les côtés comme dans une dispute géante. EID
était désormais à quai. Tédros l'amena
dans une boutique tenue par un cousin aussi enturbanné qu'un
zouave. Les explications fusaient avant même le café,
à croire que le tumulte permanent empêchait ces gens
de s'écouter ; ils attendaient l’oreille vierge d’un
voyageur immaculé pour déverser l'histoire de leur
vie comme une carafe se verse dans un calice. Dans chaque boutique
sommeillait un conte qui attendait le passant. Le cousin avait subi
le même sort que Tédros à Beyrouth, il s'était
converti pour sauver son magasin mais se sentait toujours humilié.
Pour le même prix, il finit par s'établir à
Istanbul où l'on connaissait moins sa mésaventure.
Le Grec n'en finissait pas de ressasser ses souvenirs en amenant
EID dans son arrière-boutique pour lui montrer un livre bien
dissimulé sous un tas de tapis : une vieille bible parsemée
d'icônes byzantines qui confortait sa foi et soulageait sa
conscience.
Le soir EID retourna au bateau d'où il contempla le paysage
dépeint merveilleusement par la lune : aurais-je été
Turc, j’aurais été fier de la capitale du monde
! EID s'endormit d'épuisement et se leva par curiosité
avant le jour. Pour la première fois perché sur le
pont d’un bateau, il assista au réveil d'une grande
capitale, le calme commença à accoucher du bruit et
finit par gagner le monde entier.
De son observatoire, il étudia le circuit qu'il devait effectuer
sans se perdre en prenant comme repère le port. Il mit pied-à-terre
et déambula dans différentes directions revenant toujours
à bon quai. Il était rassuré de voir que le
bateau ne partait pas sans lui, il grignota une délicieuse
tartine de kébab puis voulut visiter Sainte-Sophie. À
l'entrée la garde religieuse faillit le mettre en prison
: L'impie s’était introduit sans se déchausser,
fait grave que de profaner ainsi la plus grande mosquée de
l'empire ottoman. La deuxième tentative visait La Sublime
Porte bordée de longs bâtiments avec une batterie de
dômes comme un étalage de pâtisseries orientales
; l'enceinte qui dissimulait les bâtiments rendaient l'endroit
opaque et mystérieux. Quant à la Porte, un magnifique
ouvrage en soi, elle était calibrée par la foule dans
un mouvement de va-et-vient impressionnant qui saturait les trois
enceintes successives malgré le filtrage des bachi-bouzouks.
Le calife, juge des juges, expliquait cette affluence, c'est là
que tous les plaignants de la planète devaient converger
pour se faire rendre justice ou injustice à prix d'or.
Les fiacres avaient du mal à se frayer un chemin dans la
densité des passants, des hommes prêts à comparaître
devant la cour pour toute sorte de requêtes, habillés
proprement dans des couleurs extravagantes et arborant le tarbouche
qui était presque de rigueur. Le tarbouche s'était
largement substitué au turban, un couvre-chef cylindrique
en feutre rouge avec une frange de soie noire pendante sur un côté,
une sorte de haut-de-forme sans forme. De loin le spectacle de ces
rassemblements se comparait à un immense toit coiffé
de cheminées en briques laissant échapper une petite
fumée sur le côté.
Il continua d'errer dans les dédales de la ville et revint
dans la boutique du Grec. Dès lors son épreuve commerciale
débuta, le Grec avait su dresser l'inventaire du bagage de
EID et le persuada de lui en concéder une partie. EID ne
céda que sur quelques produits tels que la crème de
caroube et de raisin, la pâte d'abricot et le quichque qui
fit le bonheur du Grec : cinq Ratls (unité turque=2,5 kg)
s'exclama-t-il ceci nourrit un régiment ! EID ne voulait
pas d'argent, il n'avait jamais rien vendu jusqu'alors, en échange
il accepta des plaquettes blanches et noires de musc et réglisse
ainsi qu'un tapis nomade : une prière en laine grossière
pour couvrir son matelas. D'un air dubitatif il conclut son premier
marché : son commerce débuta par le troc !
Le lendemain, le chargement du bateau était complètement
tout autre par ce qui avait été livré et embarqué,
parmi les passagers il y avait plus d'Italiens et de Français
et moins d'arabes et de Libanais. En route le capitaine ne manqua
pas de naviguer à vue auprès des côtes françaises
indiquant les villes : Toulon et ses bâtiments militaires
et la Ciotat où avait été construit La Licorne
sur lequel il voyageait.
On se retrouvait finalement à Marseille et le paysage n'en
était pas moins ravissant : couleurs, architectures, escarpements
et cathédrales se mêlaient dans une fête. Le
bruit ne manquait pas, pourtant le monde pouvait se passer de paroles,
il suffisait d'observer les gens pour comprendre presque tout. Cette
gestuelle élaborée convenait parfaitement à
EID : c'était sa première leçon de marseillais
sans texte. N'empêche que, cette langue au parler doux et
posé en Orient était livrée à toute
allure par des machines à coudre chantantes. Quant à
lui, en récitant ses quatre mots de français, il était
soulagé, le sentiment du devoir accompli. Il mangea du poisson
à la sauce tomate, but de l'arak frelaté (pastis)
et s'en trouva ravi.
Marseille était moins pompeuse qu'Istanbul, un port rectangulaire
bien défini, habillé de monuments et de façades
couleur ocre, dentelé de balcons en corbeilles de fer forgé,
un agencement agréable fendu d'avenues droites prolongeant
cet ordre en profondeur. Le port se prélassait dans les bras
de la cité avec une intimité qui se traduisait par
l'accueil chaleureux des gens. Pas un seul chameau ou dromadaire
dans toute la ville mais des chevaux traînant moult espèces
de véhicules dans des combinaisons insolites. Dans les souks
d'Orient, les dégagements des bêtes étaient
amadoués par les odeurs d’épices alors qu'ici
ils étaient exacerbés par celles de poisson.
Cette fois-ci, le troc ne lui réussit pas chez un premier
pâtissier. Il entra de pied ferme chez un grossiste, ses lingots
de musc et de réglisse sous le bras ; le marchand dissimulé
derrière une montagne de pain de savon cerna rapidement l’inexpérience
de notre apprenti, il connaissait suffisamment les échelles
du levant pour traiter dans un mélange de turc et d'arabe.
Afin d’aider EID, il lui racheta son trésor et lui
indiqua les produits qui avaient bon cours au Brésil. Pour
le même prix il se chargea de soieries de Lyon, de nécessaires
de toilette finement assortis, de parfums ambrés, de savon
à la lavande, de boîtes de talc etc..
À son retour au port on transvasait son vieux navire dans
un autre pour la traversée de l'océan, deux fois plus
haut et trois fois plus long, une île flottante. Pour meubler,
ils avaient remonté à bord un détachement d'Espagnols
de retour pour Barcelone. Ravitaillé, le bateau devait appareiller
le lendemain. EID revint avec son butin et le rangea jalousement
dans le compartiment fermé qu'il avait obtenu moyennant une
modique somme.
Ses vêtements avaient souffert du voyage, d'après les
gesticulations avec une blanchisseuse il comprit qu'il n'avait pas
le temps de les faire nettoyer. Il lui restait les puces pour acheter
un habit solide et propre. Il s'accommoda du progrès en choisissant
un vieux costume irréprochable et démodé qu'il
endossa à la place de son accoutrement oriental.
Les discussions des Espagnols couvraient les bruits de la capitainerie
au cours des manœuvres du départ. Ils se parlaient
dans un jargon de consonance arabo-italienne ponctué de jurons
: Carajo et Calabocca (calla la bocca). Cette compagnie était
bagarreuse avec tout le monde sans distinction. Autant insupportables
le jour, les Espagnols faisaient le bonheur de la nuit en fredonnant
jusqu'à l’aurore des sérénades langoureuses.
L'escale à Barcelone fut brève, on déchargea
des tonnes de savon de Marseille, des étoffes et des dentelles
pour laisser place principalement à l'huile d'olive. La compagnie
de corsaires fut remplacée par d'autres espagnols et portugais
moins exubérants. Les quartiers du port étaient animés
jusqu'au matin, cette ville n'avait pas sommeil, on y mangeait des
paellas et on y buvait du vin à l'orange jusqu'à l'aube
enchanté par les guitares et les claquettes. Quelques habitués
parmi les passagers disparaissaient dans les ruelles cherchant du
réconfort auprès de quelques danseuses. Le jour suivant
EID se procura pour peu cher un attirail d'éventails, de
coiffes en nacre et en tortue dont ils avaient l'art de finement
ciseler.
En route jusqu'à Gibraltar pour un dernier ravitaillement
en eau douce et l’on franchit la porte de l'océan.
Le capitaine recommanda avec fermeté d'économiser
l'eau jusqu’à la prochaine escale au plus tôt
dans quelques semaines à Saint-Pierre de la Martinique. La
monotonie du spectacle de la mer ne modérait pas l'enthousiasme
de EID, il se laissait bercer pour bien assimiler ce qu'il avait
vu et appris. Pour ne pas être submergé, il lui fallait
trouver une règle simple pour aborder toutes ses découvertes.
Malgré leurs diversités, toutes ces grandes villes
sont bâties autour d'un port où la nature s'écarte
pour que l'homme y plante son décor. On y trouve un peuple,
une croyance, des rues, des boutiques, des bêtes, des charrettes,
des marchandises, des bateaux et un étranger qui cherche
le bonheur. La différence avec l'Orient se lisait sur les
visages ; la liberté est volatile, elle rend les gens légers
et sereins alors que l'oppression est pesante elle les écrase
et les enferme dans la suspicion et la délation.
Une tempête se leva en mer et s'en prit de tous les côtés
au bateau qui ne savait plus comment se mettre, surtout pas sur
le dos ! Les creux l'engloutissaient et les vagues le recrachaient
; ni ciel ni mer ne voulaient de lui. Les claques des flots sur
la carène, le grondement des marchandises renversées
se faisaient l'écho des tonnerres. Pour rallier les éléments
dans un élan final, il s'était mis à pleuvoir
des torrents : eau de mer, eau du ciel, eau de partout. En quelques
heures la tempête se calma laissant place à une pluie
sans répit. EID n'avait jamais imaginé jusqu'alors
qu'il pouvait autant pleuvoir au large, il avait pu le vérifier.
À l'entrée de la baie de Rio de Janeiro, il loua le
Créateur pour tant de beauté à la fois, les
larmes aux yeux il contemplait ce temple de la nature. Certes, l'homme
réalise des choses merveilleuses, mais toute l'humanité
ne peut construire une montagne ou creuser une rivière :
Rio de Janeiro en est la preuve ; c'est un résumé
de toutes les merveilles du monde auxquelles rien ne manque ! Soulagé
d'être enfin arrivé et récompensé de
toutes les peines encourues, il observa en traversant la ville quelques
tarbouches qui surnageaient la marée humaine inondant les
rues, il fut rassuré. Hommes, femmes et enfants de toute
couleur, brassaient dans un mouvement perpétuel cette atmosphère
de carnaval. Il se laissa imprégner du spectacle de la terre
vue de mer, de la mer vue de terre, de ce peuple dont il ignorait
l'existence comme un explorateur qui venait de découvrir
le nouveau monde. Après un moment d'adaptation, il se ressaisit
de ses flâneries comme un marin appréhende la sensation
de la terre ferme après un long voyage.
Il aborda un tarbouche ambulant qui lui indiqua la rue où
se trouvait le signor KARAM, destinataire de la lettre qu'il avait
en main. La rencontre fut très cordiale, le signor KARAM
lui offrit son hospitalité au début du séjour.
Il rencontra une horde de marchands ambulants qui racontaient une
foule d'histoires et posaient un tas de questions. Il laissa son
chargement chez son hôte, acheta deux valises à compartiments
et commença à arpenter les routes. On déambulait
toujours à deux, il est vrai que la compagnie est agréable
mais les raisons de sécurité avaient instauré
cet usage. Il leur arrivait aux heures de plein cagnard de siester
au bord des routes, de coucher à la belle étoile en
rase campagne ou de s'absenter pour toute sorte de commission :
il fallait surveiller la marchandise la main sur la gâchette
pour dissuader un potentiel agresseur.
Il débuta aux côtés d'un compatriote expérimenté
et raisonnable qui lui apprit la langue, le marché et les
pièges du métier. Il conduisit EID dans les riches
banlieues de la capitale évitant de s'aventurer dans les
campagnes reculées. Dans chaque place de quartier, ils déployaient
les pieds de leurs valises qui s’ouvraient à la manière
d'un étalage, ils exposaient les articles et interpellaient
les clients. Le plus souvent, c’étaient les hommes
qui traitaient le marché pour le compte de leurs femmes :
derrière chaque grand client il y avait une sacrée
femme ! Il persévéra plusieurs mois sur ce rythme,
mangeant de la féjouada à toutes les sauces, mâchant
des bouts de canne à sucre cueillis en chemin et couchant
dans des auberges à deux sous. Il revenait à la capitale
de temps à autre pour faire le plein: cravates, nœuds
papillon, cols cassés, plastrons, manchettes, bretelles et
ceintures...
Il eut d'autres compagnons ambulants qui l'amenèrent dans
les profondeurs du pays où le marché était
plus juteux par la rareté des marchandises et la difficulté
des échanges. Dans ces régions, on leur proposait
du troc avec des peaux de lézards, de serpents ou de crocodiles,
il arrivait qu'il soit payé en pierres semi-précieuses
ou en loupes d'émeraudes qui trouvaient facilement preneur
à Rio de Janeiro.
Un jour on leur fit visiter une mine d'améthyste, il était
stupéfait par tant de lumière, de couleur et de brillance
dans le ventre de la terre, chaque fois que la torche remuait, le
spectacle bougeait en entier. Le creux des parois scellait des trésors
étalés d'un royaume oublié, au détour
des galeries il existait des cavernes toutes serties qui auraient
fait rêver Ali Baba. Les ouvriers mulâtres peinaient
à la tâche et se faisaient discrets dans l'obscurité,
l'ensemble ressemblait à une pyramide aux labyrinthes décorés,
attendant un pharaon exigeant de son peuple de creuser encore et
encore.
Le Brésil est le plus beau pays, il offre des paysages incessamment
nouveaux, des plantes aux fleurs inimaginables aux parfums extasiants,
des arbres aux fruits succulents, des myriades de volatiles à
plumage extravagant, un ensemble paradisiaque d'une beauté
immorale. Sur les routes EID saturait son regard de curiosités
dans un défilé sans fin.
La diversité du peuple n'était pas en demeure, une
foire d'étrangers qui se sentaient tous chez eux : un réconfort
pour le dernier arrivé. Une atmosphère de joie et
d'humilité façonnait les mentalités au point
que si l'on bousculait quelqu'un par inadvertance, il s'excusait
le premier : obrigado signor. Dieu sait qu'il ne manque pas de pauvres,
mais ce ne sont pas les plus tristes, loin s'en faut, à la
manière d'accepter leur sort avec une douce résignation.
Il remonta en péniche le Rio Grande jusqu'à Sao Paolo,
c’était moins intéressant mais plus commerçant
que le reste, il y existait déjà la rue de l'Orient
qui abritait des chiffonniers en majorité libanais. On y
racontait même, que le roi Pierre II du Portugal, de passage
à Sao Paolo, allait se restaurer chez une dame du Nord Liban,
buvait du café et se faisait lire l'avenir dans le marc,
celà l'amusait. La maison existe jusqu'à nos jours
sous le nom EL ARZ : le Cèdre.
De retour à Rio de Janeiro, EID eut la nostalgie du Liban
et il pensa repartir après un an déjà, la ceinture
pleine d'or ; le devoir d'exhausser le vœu de son père
était pour lui une fière obsession. Il confia ses
valises à son premier compagnon et remercia signor KARAM
de son hospitalité. Il monta à bord du navire français,
jeta un dernier regard d'adieu au PAO DI ACUCAR et s'enfouit dans
la cargaison de café, de sucre et de coton destinée
à Marseille.
Dorénavant il voyageait plus léger, il réalisa
qu'il n'était qu'un simple intermède entre la ville
et la campagne, un port et un autre. Les gens et les marchandises
remplissaient le monde, il suffisait de les présenter les
uns aux autres là où celà manquaient, de préférence
dans la valise d'un marchand ambulant.
De passage à Marseille, il vendit quantité de petites
boîtes et tabatières en argent martelé qu'on
trouvait à bon marché au Brésil ainsi que des
peaux de lézards qui rapportaient gros chez les maroquiniers.
Il refit le tour des même commerçants, remangea dans
le même bistrot et but un bon vin. Parmi les achats qu'il
effectua, des semences de ver à soie provenant de Corse qui
avaient leur réputation en Orient. Il procéda à
échanger chez les cambistes son or contre des livres turques.
Il reprit le même bateau qui l'avait amené de Beyrouth
et qui passait par Naples. Le capitaine lui recommanda la vigilance
quant aux mains lestes se baladant sur les quais. Le boucan de la
ville n'avait rien à envier à Istanbul mais la gestuelle
pointue rendait l'italien encore plus facile que le marseillais.
Une magnifique ville grouillant de monde avec le Vésuve en
toile de fond. Assombries par la contiguïté des immeubles,
les ruelles étaient étoilées en plein jour
par le linge circulant d'une fenêtre à l'autre. Il
aurait voulu rentrer sous la grande coupole pour prier mais c'était
le théâtre San Carlo. Il avait retenu la splendeur
du marché couvert ainsi que l'austérité absolue
de l'imposante forteresse du port.
À Istanbul il donna l'accolade au Grec et lui offrit une
tabatière en argent du Brésil, son cousin Tédros
était en mer. Il fit son manège d'achat vente et quelques
jours plus tard il revint chez sa tante.
Le premier retour
Par précaution, il endossa son habit traditionnel avant de
débarquer à Beyrouth. Il arriva à l'improviste
chez sa tante qui s'évanouit d’émotion de le
voir ressuscité. C'était un pionnier « du retour
au Liban ». La fête s'organisa spontanément.
Lui faisant l'honneur de se déplacer, le curé s'est
vu remettre une lettre de son fils avec toute la gratitude de circonstance.
Les traditionnelles veillées s'engouèrent autour de
ses curieuses aventures d'outre-mer contrastant avec un Orient figé
dans le carcan turc et récalcitrant à tout changement.
Le plus enthousiasmant de ses récits était la description
d'Istanbul, le reste devenait rébarbatif avec des villes
inconnues que l'on ne verrait jamais, n'intéressant finalement
que lui. Mis à part l'épisode de la tempête
et la caverne d'Ali Baba, son auditoire restait placide et peu ému
par les peines encourues, les angoisses, les attentes, la solitude,
la faim, les rêves et les perspectives. Gare s'il glissait
un mot barbare dans ses discussions, c'était prétentieux
et mal vu, seules les injures et autres balivernes pouvaient les
exciter. Il en était quelque peu désappointé
en se disant que les Turcs étaient parvenus à anesthésier
à jamais les esprits. Après quatre siècles
d'oppression et de guerre permanente, ils avaient réussi
à tuer l'espoir, le rêve et l'enfant qui dort dans
l'imaginaire de chacun. Désormais, il omit de ses anecdotes
le nom des gens, des villes et des rivières, encore un peu
il aurait éclipsé les astres des tropiques pour que
ces lieux restent perdus et apatrides. Aux yeux de beaucoup, seul
son or aurait concrétisé ou chiffré ce qu'il
venait de vivre, il se garda d'en dévoiler la moindre idée.
D'ailleurs, sceptiques et persifleurs auraient bien aimé
lui coller le surnom de signor s'il n'avait déjà bénéficié
de El Tannouri, était-ce l’ignorance ou la jalousie
? Il se rebiffait face à ces interlocuteurs et devenait taciturne,
il commença dès lors à cultiver sa solitude.
Tout ce qui heurtait les curieux suscitait l'attention de sa famille.
Sa tante était son vrai refuge, elle était avide de
tout fureter, en compagnie de sa fille Martha, elles l'interrogeaient
sur son quotidien : ce qu'il mangeait et buvait, où il dormait
et s'habillait, les coutumes des gens etc.. Ils se réunissaient
tôt le matin autour d'un café brésilien ou tard
le soir autour d'un maté argentin. Il confia à sa
tante la grande part de son butin afin de louer une propriété
qu'il visait au centre de HADATH et dont il avait eu écho
par un voisin.
Sa mère le prit dans ses bras retenant ses sanglots et laissant
couler ses larmes. Il était bien vivant et bien portant,
par la grâce de Dieu. Elle mandata quelqu'un pour chercher
son mari de la montagne, il essouffla son âne pour parer au
plus vite. Les retrouvailles furent solennelles au point que Boutros
aurait voulu faire sonner la cloche de l'église. Il offrit
à sa mère un médaillon et une bague en loupes
d’émeraudes taillées en goutte. Boutros s'enorgueillit
d’un fils ayant tenu parole. De tout son périple il
retiendra Naples. Il le questionna sur ses affaires, ses projets
et quand il apprit qu’il envisageait un voyage potentiel il
lui intima de passer le voir auparavant.
De retour à HADATH, sa tante avait engagé des pourparlers
auprès du régisseur du prince CHEHAB pour la location
de la propriété convoitée, peu après
EID intégra sa nouvelle demeure. Au centre ville à
un pas de l'église Notre-Dame, un hectare de jardin en pente
douce, complanté de limoniers, amandiers, figuiers et néfliers,
arrosable par El Aïn : le rêve. Il y avait quatre constructions
au cœur de la propriété : une très vieille
maison, une autre plus récente, une étable et une
grange, toutes attenantes les unes aux autres délimitant
ainsi une cour abritée et à l’écart une
dépendance. Il s'installa dès lors dans cet endroit
qu'il ne quittât jamais.
Il intégra la grande maison qui avait un toit en tuiles à
quatre pans, aménagea un foyer pour le feu de bois au sein
de la pièce principale qui devint dès lors le lieu
de rencontre des jeunes au même titre que le café El
Aïn. Il avait toujours quelqu'un à sa table, un ami
ou un étranger de passage, il se fit une solide réputation
d'hospitalité de nature à courroucer le propriétaire
de la Locanda, la seule auberge de la ville, au point que celui-ci
souhaitait que EID restât en vadrouille.
Ce manège dura quelques mois avant qu'il ne décida
d’entamer son nouveau voyage. Après les préparatifs
il partit à la rencontre de son père. Boutros lui
demanda d'aller dans le Kisirouéne chez un cheikh des EL
Khazen, (au sein de cette noble famille qui donna depuis Louis XIV
une lignée de consuls de France à Beyrouth) pour porter
une correspondance à son ancien leader Youssef Beck KARAM
en exil à Naples. EID fut très ému de la confiance
de son père. Boutros était un des messagers du Beck
dont la devise était "plutôt mourir que trahir",
tous rodés à une forte tradition orale pour mémoriser
le courrier à la lettre au péril de leur vie, ils
se devaient d’avaler le parchemin pour ne point laisser de
trace.
Il exécuta la volonté de son père et se chargea
de cette lettre et de quelques affaires. Le seul bateau qui devait
faire escale à Naples était un brick surnommé
La Fortunée, un deux mâts petit et agile qui d'habitude
desservait le courrier du Levant. Selon le cheikh EL Khazen, Youssef
Beck était encore cloîtré dans la forteresse
du port, les Turcs cherchant toujours à l'éliminer.
Le deuxième voyage 1883 -- 1885
La Fortunée s'engagea dans cette rivière maritime
du détroit de Messine : « E veramente bello ! »
La magnifique villa des Savoie trône sur le port. Au loin
se détache le clocher du duomo avec ses cadrans animés
dont on distingue les couleurs et le mouvement des personnages.
EID réalisa qu’au Liban, il n'y avait aucune horloge
sur les places publiques pour rendre compte du temps qui s'écoule,
seuls les Ottomans avaient la maîtrise du temps.
À Naples, le commandant du Castel Dell’Uovo lui assura
que l'exilé avait été transféré,
EID insista. Le lendemain, l'officier fit accompagner le curieux
messager par un carabinier jusqu’à la colline du Vomer
à la demeure des Bourbons de Naples. La Sublime Porte ayant
décliné toute hostilité à son égard,
l'illustre prisonnier écoulait paisiblement son exil dans
ce palais.
Il fut introduit, par un compagnon libanais auprès de Youssef
Beck, les deux hommes se découvrirent pour la première
fois. De son regard perçant, le Beck le toisa et souligna
la ressemblance avec son père Boutros ; EID se trouva en
présence d'un gentilhomme petit et trapu, vêtu comme
un pacha. Bien que marqué par le temps, il s'agitait avec
nervosité, se levait et s'asseyait brusquement comme un chevalier
en selle. Usée par le tumulte des batailles, sa voix rauque
était de trop pour le peu de mots qui lui échappaient,
il était peu loquace. Il commenta avec gravité le
courrier du Cheikh El Khazen: le Liban doit tout ou presque à
cette famille depuis Abou Néder. EID fut hébergé
pour la nuit dans la demeure. Avant son départ, le Beck voulut
lui faire une largesse qu'il refusa avec retenue. Il fit allégeance
à son hôte et promit de repasser à son retour.
La Fortunée mit le cap sur Gênes, une courte escale
pour embarquer un chargement de toile rêche en vogue en Amérique,
juste propre à bâcher des diligences. Dans ce coton
bleu, les fermiers se taillaient des pantalons « jeans »
par référence à Gênes. Sur la route de
Marseille on longeait la côte, le vent d'Est rendait le brick
plus rapide et agité. La lumière était somptueuse
et le paysage donna à EID l'impression d'être au Liban.
La tempête se leva et poussa La Fortunée dangereusement
vers le rivage, l'équipage s'avisa de faire escale dans la
rade de Villefranche. Démontée, la mer en décida
autrement, sur les conseils du gradé Fautrier de Menton on
jeta l'ancre prématurément dans la baie de Garavan,
lieu-dit gardé du vent.
Le lendemain, La Fortunée vit le jour dans l’azur calme,
on appela tout le monde à bord pour observer le mirage de
la Corse visible en cette période de l'année. La ville
ressemblait à une crèche vivante épousant harmonieusement
la colline et dont rien ne dépasse hormis le clocher. Les
terrasses de Garavan ressemblaient à des lignes écrites
de la main de l'homme dans ce livre ouvert de la nature.
À cette époque, la soie lyonnaise enrichie de plusieurs
motifs du tisserand Jacquard jouissait de la meilleure réputation.
Des dessins de toutes couleurs parcouraient les tissus par enchantement,
EID en fit une réserve à emporter. Contre un supplément,
il voyagea sur un bateau mixte, un ancien voilier ayant perdu son
grand mât au profit d'une cheminée. Le démarrage
fut impressionnant, l'énorme bête se mit frénétiquement
en branle comme un chien mouillé. Il économisa quelques
semaines sur le trajet et arriva assommé par le carcan des
machines. En Martinique, il prit des semences de frangipaniers et
d’hibiscus dont quelques spécimens lui ont survécus.
Dès son arrivée à Rio de Janeiro, après
le cérémonial d'usage, il reprit les routes avec ses
compagnons et ses valises. Cette fois-ci, il visa le nord vers Manaus
en pleine Amazonie, la capitale du caoutchouc où l'argent
coulait comme le fleuve, disait-on. En effet, sortie de rien, si
ce n’est de la forêt impénétrable, une
ville moderne surgissait avec églises, immeubles, casinos,
et même un grand théâtre comme celui de Naples.
Un jour il se plia à la volonté d'un collègue
ambulant : remonter le Rio Négro pour une expédition
vers le Venezuela et la Colombie. La barge suivait les méandres
heurtant les troncs d'arbres couchés de travers. Une compagnie
de mulâtres animait la traversée au même titre
que les singes sur les berges. Au passage, quelques poissons s’envolaient
jusqu’à bord, un double chapelet d'écailles
suscita l'excitation de la troupe qui désigna le redoutable
reptile dans l'eau. Le capitaine d'eau douce chahutait tout son
monde dans un portugais coloré d'injures pour donner une
solennité à ses recommandations de prudence : la rivière
était infestée du jacaré (caïman) et de
piranhas et personne ne pourrait leur venir en aide.
On croisait en route quelques embarcations chargées de minerais
ou traînant des cordées de troncs d'une futaie impressionnante.
Des mulâtres usés par le travail des mines et des forêts
grouillaient sur ces radeaux flottants. À la tombée
de la nuit nos joyeux métis allumèrent un feu à
l'arrière, entonnèrent leurs airs mélancoliques
et entamèrent leurs déhanchements. L'ambiance de fête
était intensifiée par le silence de la forêt,
l'obscurité sublimait la fine silhouette des danseuses éclairées
par les langues du feu. Pas même l'armée du sultan
ne pouvait empêcher le bonheur des hommes.
Soudain ce petit monde se pencha sur la rampe arrière dans
un cri déchirant: en glissant, une des filles s'était
précipitée dans l'eau. Sidérés, tous
entendirent un gémissement étouffé et le corps
disparu en un instant dans une mare brunâtre. Les clapotis
de queues des insatiables monstres, se roulant dans l'eau à
chaque prise, délimitaient le lieu du drame. Cette scène
le hanta à jamais, il en fit souvent le récit.
Son premier compagnon qu’il encombrait toujours de ses valises,
s'estimait trop vieux pour s’aventurer au Mexique. Après
la guerre de sécession, grand nombre de riches américains
avaient investi ce pays avec leurs esclaves pour leur éviter
les malheurs ou continuer à les assujettir. Les déplacements
y étaient plus aisés qu’au brésil et
en dépit de la pauvreté, les denrées y restaient
chères du fait de leur rareté.
Un mélange d'inquiétude et de nostalgie le tourmenta
et le fit rentrer dans une bulle d'incertitude. Après quelques
mois, il rassembla tout son courage pour rentrer. À l'époque
on était enclin à s'établir plutôt qu’à
braver les mers proies aux caprices de la nature. Il essayait de
se motiver se promettant de revenir, son obéissance à
la volonté de son père modérait ses ambitions.
Sa ceinture était pleine d'or et tout pouvait tomber à
l'eau même les jeunes filles, hélas.
Il effectua son périple jusqu'à Naples, l'entrevue
avec Youssef Beck KARAM prit une autre tournure. Après maintes
hésitations, il fut missionné de rechercher la dépouille
du cheikh Bchara Tarabey tombé au champ d'honneur et enseveli
à la hâte près de HADATH. EID fut bouleversé
et flatté à la fois. Le Beck lui confia quelques lettres
et ses amitiés à Boutros.
Sur le chemin du retour, il était fier de porter le flambeau
jadis brandi par son père. Il élaborait la manière
dont il fallait agir en toute discrétion pour assurer le
succès de sa mission. Arrivé à Beyrouth il
se promit d'accomplir sa tâche en priorité avant de
revoir sa famille.
Le deuxième retour
Il réintégra la maison et s'adonna passivement au
rituel des visites d'une manière étrangement évasive.
Un soir, il partit inspecter le lieu indiqué dans la plaine
d'oliviers à l'aplomb du pont de Kfarchima. Il repéra
l'arbre centenaire d'après le signalement fourni. Les événements
remontaient à une trentaine d'années lors d'une confrontation
opposant les troupes de Youssef Beck KARAM aux Métoualis
et aux Druzes. Quelques chevaliers étaient tombés
sur le champ d'honneur et abandonnés sur place dès
lors que les renforts turcs avaient surgi à l’horizon.
Le Cheikh Bchara Tarabey était à la tête de
cette campagne et fut enterré à la sauvette en un
endroit soigneusement dissimulé pour éviter toute
profanation ultérieure ; il avait durement sévi dans
les rangs ennemis. À l'issue de cette bataille les Druzes
s'implantèrent près du pont ce qui rendait l'endroit
assez périlleux.
EID avait le poil hérissé à l’idée
de rentrer dans ce temple de la résistance, il enleva ses
chaussures de peur de piétiner quelques âmes errantes
dans ces lieux. En attendant, il planqua ses instruments dans un
sac en jute au pied du pont. Il envisagea de revenir un soir de
pleine lune. En creusant cette nuit, il se retournait souvent par
peur d'un intrus. En profondeur, il prit plus de précautions,
contournait chaque grosse pierre pour éviter d’infliger
un nouveau martyr à la dépouille. Son manège
dura plus d'une heure dans son cérémonial funèbre,
ses mouvements devenaient lents et graves. Il s'arrêta, se
signa, retira religieusement un crâne et le mit délicatement
dans son sac. Il retourna encore fouiller à la main cherchant
je ne sais quoi, et finit par extraire un anneau qu'il glissa dans
sa poche, rassembla ses instruments, endossa son butin et se mit
en marche.
Il venait de déterrer un trésor d'un Liban martyr
et fier à la fois. Il s'enferma chez lui, découvrit
le crâne grand et intact, retira la pièce de sa poche,
la polit, rangea l'ensemble dans un linge propre et pria longuement.
Cette nuit, il eut du mal à s'endormir pourtant il le fallait
en vue de l'expédition du lendemain.
A la première lueur du jour, il fut tout embarrassé
de réveiller Asseed, lui emprunta une mule et le laissa derrière
lui tout hébété. La route n'en finissait pas
de lenteurs, il voulait courir plus vite que sa monture pour atteindre
sa destination au plus tôt. Son arrivée à Tannourine
fut tard dans la nuit, il fonça directement chez le curé
qui l’autorisa à sonner le glas. C'était un
signe de ralliement en cas de grave danger. Toute ameutée,
la ville accourut à l'église venant aux nouvelles.
Le plus surpris de tous fut Boutros, croyant son fils au Brésil
et le trouvant au cœur de ce tumulte un crâne à
la main. Le fils du cheikh Bchara Tarabey était tout bouleversé
de la découverte, connaissant les conditions de la mort de
son père, il n'avait aucun moyen pour l'identifier. C'est
alors que EID tendit l'anneau en argent avec lequel le cheikh Bchara
attachait ses longs cheveux. La stupéfaction fut à
la hauteur de la reconnaissance des Tarabey.
Le lendemain, des obsèques dignes et solennelles furent célébrées.
EID se tenait aux côtés de Boutros, fier de rejoindre
son père dans la résistance. Les Tarabey l'invitèrent
avec les honneurs dignes du nom de HARB (guerre) attribué
jadis par le prince fondateur du Liban (dans l'histoire, une famille
de paysans avait sauvé le prince d'un traquenard tendu par
les Turcs dans les parages de Tannourine, il leur donna le nom de
HARB). Ce faisant, EID persévérait dans le chemin
tracé par les ancêtres. Jiris, le plus raffiné
de la famille, trouva grâce aux yeux des Tarabey et fut affecté
à leur service, il apprit ainsi un peu de français
et une certaine étiquette.
Quelques semaines plus tard, de retour à HADATH, il raconta
son exploit dès la première veillée. La vie
reprit son cours tranquille et EID s'affairait à l'entretien
de son jardin. Entre-temps il sonda le mandataire du prince CHEHAB
quant à la possibilité de rachat de la propriété
; ce dernier, certain de l'attachement de EID à ce bien et
se doutant de sa fortune, en demanda 1200 livres or. EID rétorqua
qu'il était venu parler « de centaines et non de milliers
». Par la même occasion, il apprit que le cheikh Tanous
KARAM avait des vues sur la dite propriété pour le
compte de son frère du Brésil qui cependant n'avait
pas l'intention de revenir ; EID le savait pertinemment. Finalement
il compta entreprendre cette expédition au Mexique pour tenter
sa chance.
Le troisième voyage 1887 -- 1888
Il embarqua à Beyrouth pour Naples et fit le récit
à Youssef Beck KARAM qui le félicita en disant : vous
avez fait honneur à votre père le Cheikh Boutros.
Après son périple classique, il franchit les colonnes
d’Hercule en direction de Cuba. Des villes joyeuses et colorées
où prospéraient la culture du tabac et les fabriques
de cigares. Un jour, pendant que EID batifolait en portugais pour
traiter une affaire au marché, un homme l'aborda. C'était
un métis brésilien ni jeune ni vieux, ni grand ni
petit, ni blanc ni noir, un être inachevé chaleureux
et sympathique. Il travaillait dans les champs de tabac avec un
groupe de noirs qui le surnommaient Negro pour mieux l'intégrer.
EID ne tarda pas à le mettre dans la confidence de son voyage
au Mexique. Séduit par l'idée d'aller travailler dans
une de ces riches haciendas dont parlent tous les voyageurs de cette
partie du monde, Negro accepta la proposition de l'accompagner tout
au long de son séjour. EID en était soulagé.
Il découvrit dans ce pays de nouveaux peuples, de nouvelles
coutumes orchestrées dans un mélange étrangement
insolite. Il n'était pas rare de voir des attroupements d'Indiens
hanter les églises de leurs innocentes idolâtries.
Ils ornaient les saints de colliers et d’accoutrements avant
de célébrer leurs cultes païens. Curés
et sacristains étaient souvent aux aguets pour les pourchasser,
ils se sauvaient sans résistance en y laissant des plumes
!
Beaucoup de pauvres, de terres arides mais nombre de bourgeois et
de seigneurs espagnols possédaient de vastes domaines où
ils organisaient la culture et l’élevage à la
manière féodale. Au point culminant de ces villages,
on retrouvait la maison du maître étalée de
toute sa largeur et délimitée par d'autres corps de
bâtiment : chapelles, dépendances, granges et haras
ménageant un espace au centre pour les récoltes et
les festivités. Au quotidien, cette place était investie
par les chiens, les volailles et les parades de paons pour le plaisir
des yeux. Quelques haciendas avaient l'allure d'un riche couvent,
d'autres l'aspect décrépi d'un sanatorium. Tous les
soirs après le labeur, les paysans vivant dans les huttes
et masures dispersées aux alentours se retrouvaient à
l'économat de la ferme.
Il y avait une hiérarchie établie entre les différentes
castes d'ouvriers : les surveillants en sombrero à cheval,
armés de fusils et de pistolets ; les Mexicains à
dos d'âne, les esclaves à pied et portant leur «
gama » (machette) pour défricher et récolter.
Souvent des coups de feu résonnaient dans la plaine autant
pour une vache égarée que pour une rébellion
éclatée, il était d'usage d'avoir son arme
sur soi à toutes fins utiles. La discipline régnait
parmi les habitués mais on constatait des désordres
par l’envahissement des saisonniers aux périodes de
moisson.
Le magasin était une vaste pièce où le seigneur
rétribuait ses ouvriers sur le coin d'une immense table qui
servait de comptoir, à l'autre bout il y avait la buvette
et entre les deux tout un étalage de marchandises hétéroclites.
Ce petit monde s'y approvisionnait pour tout besoin ; vivant en
autarcie dans ces coins reculés du pays, ce huis clos consolidait
la dépendance au maître qui récupérait
de la sorte une partie de son argent. Cette organisation était
étonnamment favorable au commerce, on y écoulait toute
sorte d’articles en provenance des grandes villes. On y était
bien accueilli, logé et nourri pour deux sous pourvu de s’être
donné la peine du voyage. Les accessoires de luxe de fines
factures françaises ou espagnoles trouvaient grâce
à prix d'or auprès des maîtresses de maison.
EID et Negro n'avaient cesse de faire la navette entre villes et
haciendas depuis plusieurs mois, il en avait plein la ceinture.
Depuis deux jours ils étaient dans une des plus riches demeure
qui trônait sur une plaine de coton avec plus de deux cents
ouvriers bien affairés à la récolte. Du haut
de la colline on observait distinctement le grouillement des paysans.
Les colonnes d'esclaves noirs bien contrastées dans les champs
de coton blanc ressemblaient à une fourmilière en
migration. Nos deux compagnons avaient été complètement
dépouillés de leur marchandise, ils décidèrent
de se donner un répit avant d'arpenter les routes à
nouveau. Ils s'installèrent le soir pour dîner avec
d'autres à la grande table du magasin. Negro prospectait
avec un surveillant sur son avenir dans le tumulte et le chahut
des ouvriers à moitié soûls de fatigue, achevés
par du mauvais vin ou de la tequila.
EID se retrancha prématurément au bar et jetait par
intermittence un regard fugitif à la foule. Un grand noir
aux yeux rouges, chef de bande, bien imbibé, intrigué
par le commerce de Negro, s'était mêlé sournoisement
à la discussion. À un moment, le grand noir se leva
de table, tituba légèrement avant d'enclencher le
pas vers le bar. Il se vautra sur le comptoir, scruta minutieusement
le bas-ventre de EID en essayant d'entamer une quelconque discussion.
EID gardait ses distances mais les yeux rouges restaient rivés
sur sa taille. En un moment d'inadvertance le grand noir saisit
sa gama et livra son coup fatal à la ceinture. Ses complices
observant le manège se précipitèrent pour ramasser
les pièces d'or. EID, grandement secoué, avait senti
le fût de la lame dans sa chair, se pansa avec son bras gauche
et en tombant se saisit du pistolet de son père planté
dans sa botte et tua le nègre sur-le-champ. Tout s'était
déroulé très vite, les esclaves se dispersèrent
avant d'avoir ramasser leur butin et Negro s'affaira avec le surveillant
pour dégager EID de son bain de sang.
À l'hôpital EID reprit lentement ses esprits et Negro
veilla sur lui quarante jours jusqu'à son rétablissement.
En voulant le sabrer pour le voler, le grand noir buta sur le métal
jaune. Les pièces d'or assurant l'avenir avaient sauvé
le présent. Entre-temps, Negro décida de faire la
même activité que son maître, il fut encouragé,
conseillé et largement récompensé pour son
amitié. Ils firent leurs chaleureux adieux sur le port et
EID embarqua sans jamais se retourner.
Le troisième retour
Sa mésaventure souleva une vive émotion dans son entourage
qui prit conscience des risques de ce métier loin d'être
une simple aventure. Sa tante veillait sur lui, elle l'accompagna
à l’Hôtel-Dieu chez un chirurgien qui la rassura
sur l'état du blessé. Il avait minci après
l’accident, ses traits affinés faisaient ressortir
le brillant de son regard et ses fines moustaches.
Après quelques semaines il se transféra dans la propriété
qu'il louait. Chaque soir, sa cousine Martha s'arrêtait chez
lui au retour de l'école, elle se faisait raconter les merveilles
d'outre-mer au point d'adhérer totalement à cette
passion. Depuis des années, elle observait cet étrange
chevalier des mers qui faisait rêver les jeunes de la ville
et surtout elle, si proche et si lointaine. Dans ce moment d'ébranlement
de sa vie, EID commença à voir chez Martha la belle
femme qui mûrissait et ces rencontres quotidiennes lui accordaient
un réel réconfort dans une intense tendresse.
Martha était une brillante élève dotée
d'une mémoire infaillible et passionnée de poésie.
Dans les veillées, elle déclamait ballades et tirades
avec charme et finesse qui enivraient son auditoire. La confidence
et la discrétion ont fini par nourrir chez EID un amour platonique
jalousement enchâssé au fond de lui-même. Elle
le séduisait par sa présence, ses attentions, sa prestance
et ses grands yeux noirs.
EID décida sa tante de l'accompagner à Tannourine
et avec subtilité lui fit accepter l'idée d'amener
Martha. Ce n'est qu'après quelques jours que EID fit part
à ses parents de son accident, le choc n'en était
pas moindre. Boutros lui dit solennellement : Mon fils, tu veux
gagner ta vie en risquant de la perdre !
Avant son départ pour la ville, EID dévoila son intention
d'acheter une propriété à HADATH afin de rassurer
définitivement son père qu’il se fixerait pour
toujours au Liban même s'il reprenait le large. À la
stupéfaction générale, Boutros lui dit : ta
plaie a guéri mais non ton envie, tu ne voyageras plus seul,
Jiris t’accompagnera.
Pendant cette année EID reçu à deux reprises
la visite de son benjamin qui attisait discrètement l'espoir
d'effectuer ce grand voyage. Entre-temps, EID était partagé
entre le Brésil, la propriété et surtout Martha.
Son accident était un jalon planté au carrefour de
sa vie. Il voulait désormais établir des priorités
dans ses sentiments et de l'ordre dans ses ambitions. Bien rétabli,
il cultivait sa campagne pour se distraire de son raisonnement,
en vain ! Si seulement il pouvait tout faire à la fois !
Un beau jour, il vit débarquer chez lui un ami du port de
Beyrouth qui mit fin à ses hésitations. On cherchait
une vingtaine d'hommes rôdés à la mer pour rapatrier
à Vienne la famille du pacha qui venait de décéder.
Il souscrit sur-le-champ pour Jiris et lui-même et regretta
de ne pouvoir amener Martha. Son frère bondissait de joie
à cette nouvelle et arriva dès le lendemain surexcité.
La veille de leur départ, EID fit irruption en pleine soirée
dans la maison du révérend père KARAM, remit
une bourse au cheikh Tanous, salua et disparut comme un mirage.
Le lendemain, le cheikh apprit que EID était parti à
l’aurore pour le Brésil.
Le cheikh compta 1000 livres or, se tourna vers ses frères
et leur dit : EID vient de me donner le prix de la propriété,
sûr que je l'achèterai pour son compte.
Le quatrième voyage 1890 -- 1892
Tout le monde s'affairait à hisser à bord les meubles
et effets de la famille du feu pacha. Jiris s'employa méticuleusement
à agencer et à consolider le chargement avec efficacité
et méthode. Il bourdonnait dans un inlassable piétinement,
fredonnait pour dissiper sa fatigue et écourter l'attente
du départ. Très vaillant à terre, Jiris vacilla
dès la levée de l'ancre et succomba à un terrible
mal de mer dont il ne se remettra qu'à l'approche d'Istanbul.
Il appréciait avec soulagement les escales et recouvrait
rapidement sa vigueur de terrien. On cabotait depuis un mois le
long des rivages de l'Adriatique jusqu'à Trieste où
l'on débarqua hommes et marchandises. Une petite escorte
attendait la noble famille, cependant fallait-il quelques volontaires
pour trimbaler tout l'attirail jusqu'à Vienne ; il était
convenu que EID et Jiris en feraient partie.
Le convoi d’une huitaine de carrosses et charrettes se mit
en branle pendant quelques jours avant de gagner les faubourgs de
Vienne. Une ville de rêve, des palais en broderie et des églises
en dentelle dont l’intérieur était décroché
du paradis, le tout bien disposé sur les berges du Danube
orné d'un feston de ponts à perte de vue. Les quelques
jours passés dans la capitale impériale avaient permis
à EID d’en faire le tour. Après s'être
délecté de viennoiseries, le majordome du pacha l'instruisit
sur l'origine du croissant qui fut créé pour commémorer
la victoire de l'empereur d'Autriche sur le sultan ottoman. EID
était content de croquer goulûment des croissants,
encore et encore en l'honneur de l'empereur.
Ils ont été généreusement payés
pour cette expédition. Ensuite, ils rallièrent Venise
pour rejoindre Gênes. À la vue de Venise, Jiris rêvasseur
et poète, ne voulait plus partir. Il se croyait sur une autre
planète hors du temps et de l'espace : un astre de beauté
échoué en mer ou construit dans le secret par des
hommes masqués. Au port, des mauvaises nouvelles circulaient
sur Marseille : la peste ! Les bateaux étaient séquestrés
jusqu'à la fin de l'épidémie, seuls quelques
bâtiments de la compagnie Fabre se trouvant en Amérique
y avaient échappé et étaient ancrés
à Naples. Nos deux voyageurs décidèrent de
traverser toute l'Italie en biais.
Devant la statue de Cosimo Magnus sur la place de la seigneurie
à Florence, une grande émotion s'empara d'eux. Jiris
raconta : ce Médicis avait élevé dans la chrétienté
pendant sept ans le prince Fakhr-Eddine, placé ici-même
à l'abri des Turcs grâce aux Khazen.
Après toutes les péripéties de cette expédition
ils arrivèrent à Naples. EID se précipita en
vain pour présenter son frère à Youssef Beck
KARAM qui hélas n'était plus de ce monde. EID conclut
solennellement qu’un cycle de l’histoire du Liban s'était
achevé en Italie : après avoir vu le jour dans la
maison des Médicis, il prit fin dans la maison de Savoie.
De la tristesse et du mauvais présage pour ce voyage. Le
port était inondé de monde, les Italiens émigraient
par vagues vers les Amériques. Les Marseillais avaient conçu
d'immenses navires dont Le Phénicien pour absorber un millier
de personnes à la fois, ils avaient moins de voiles, plus
de cheminées et étaient munis de vraies cabines.
Ils avancèrent sans détour vers Gibraltar puis Le
Phénicien mit le cap sur la Martinique. Jiris souffrit moins
pendant la traversée dans le ventre de cette baleine. À
l'accostage, on demanda à chacun des passagers de descendre
son matelas pour le brûler dans un coin du port par souci
d'hygiène. Arrivés à destination et à
peine rassuré, Jiris assaillit EID de toute sorte de questions
en sillonnant les rues de Rio de Janeiro, tout l'émerveillait.
Pendant ce temps, tout en contemplant l'allégresse de son
frère, EID avait deux obsessions qui le tiraillaient : Martha
et la propriété.
Depuis un an, ils parcouraient à deux l'Amérique du
sud, de la Colombie à l’Argentine vendant divers accessoires.
Jiris était doué et appliqué dans le commerce,
son instruction lui permit de posséder rapidement la langue,
son talent força l'admiration de son frère. Les excellentes
affaires n'empêchaient pas EID de penser au retour, chose
que Jiris n'avait jamais évoqué pendant le séjour.
EID devint impatient et quelque peu irrité de devoir remettre
à plus tard ce sujet que son frère évitait
subtilement. Quand la décision de EID fut prise, Jiris invoqua
son mal de mer comme dernier prétexte pour rester au Brésil.
Quoi que compréhensif, EID craignait la réaction de
son père mais il finit par aider son frère à
s'installer à la périphérie de Rio de Janeiro.
Pour le remercier, Jiris l'assura de rentrer avec lui la prochaine
fois.
Sur le chemin du retour EID était tourmenté, de partout
il laissait des gens derrière lui nourris d’espoirs
ou victimes d’ambitions : c'est la vie et ce n'est pas si
simple. Le bateau fit escale à Marseille, l'épidémie
s'était estompée depuis quelques mois, il en profita
pour se rassurer sur ses connaissances dans la ville et faire ses
achats d'usage.
Le quatrième retour
A son arrivée, la joie l'envahit d'apprendre que le cheikh
Tanous lui avait acquis la propriété, il se confondit
en remerciements. Il assura au cheikh Tanous que son frère,
résolument fixé au Brésil, déclinait
tout intérêt pour ce domaine. EID se précipita
vite dans sa nouvelle demeure, il se signa, se prosterna et embrassa
la terre. Finalement le grand nomade retrouvait une terre pour s'implanter.
Une ère nouvelle l'attendait et déjà un rêve
de réalisé. Il inspecta d'un autre oeil ce qu'il connaissait
déjà, il posait le regard sur tous les détails,
touchait les murs, la terre et les arbres comme pour entrer en communion
avec la matière. Désormais c'était à
lui. A la signature de l'acte, il se présenta chez le notaire
muni d’un sceau pour sceller cette nouvelle page de sa vie
gravé en deux langues avec un cèdre au centre, il
lui servait dorénavant dans toutes les transactions et formalités
douanières (ce tampon de poche en laiton fut gardé
en famille).
Il se mit rapidement à la restauration. Il aménagea
un divan en pierre sur tout le périmètre de la pièce
maîtresse et construisit au centre un foyer pour le feu de
bois, le rebord arrondi comportait des encoches pour poser les cafetières
et les bouilloires. Juste à portée de main pour puiser
la braise des narguilés, ce brasero était conçu
pour donner chaleur et convivialité. Dans la grange, il rénova
la Kouara (un silo à grains). Il commanda quelques meubles
ainsi qu'un établi pour l'élevage des vers à
soie. L'eau qui desservait la maison et le jardin, élément
béni de cette propriété, arrivait directement
de la source El Aïn par un béal qu'il prit soin de maçonner
sur toute la longueur.
Pendant le manège des travaux, il ne s'épargnait pas
la peine du jardin où il avait supplanté quelques
arbres vieillissants par des mûriers pour l'élevage
des vers à soie. En peu de mois, l'endroit commençait
à prendre forme avec un aspect rafraîchi et agréable.
Sa tante et sa cousine arrivaient souvent avec victuailles et eau
fraîche pour dissiper la fatigue de sa journée et suivre
l'aménagement intérieur. À mi-hauteur, les
murs comportaient une frise servant à placer les icônes
et les lampes à pétrole. Ils demanda à Martha
de poser une de ces lampes afin de prendre la juste mesure de l'entaille,
lui disant qu'un jour il y aurait bien une femme dans cette maison.
Il était temps de remonter voir ses parents. Il demanda à
sa tante de se joindre à lui avec Martha, elle finit par
céder. À Tannourine l'accueil fut chaleureux mais
les confrontations ardues. Il commença par annoncer l'acquisition
de la propriété ce qui était de nature à
rassurer son père. Les nouvelles du décès de
Youssef Beck KARAM arrivèrent au Liban pendant l’absence
de EID, cette perte incommensurable affligea Boutros des années
durant et le rendit quelque peu aigri. Il était maintenant
seul avec sa femme et la décision de Jiris de s'établir
outre-mer le rendait inconsolable. Il maudit le Brésil qui
volait les enfants des autres et le traita d'allié des Turcs.
La tante intervenait de temps à autre pour amadouer son frère,
supposant que Jiris pouvait accueillir EID au prochain voyage et
qu'il était possible qu'il rentrât avec lui.
Depuis l'accident du Mexique, les parents avaient fait un vœu
à Notre-Dame dont il fallait s'acquitter. L'église
était en plein chantier d'agrandissement et les moyens manquaient
cruellement. En discutant avec son père, ils conclurent que
le don le plus approprié serait d'offrir une rangée
de pierre de taille du périmètre de l'église.
EID saisit cette occasion pour confesser son amour à Martha
et son intention de se fiancer dès que son père lui
en donnerait l’approbation. Boutros s'illumina de bonheur,
invoqua la bénédiction du ciel et dépêcha
son fils auprès de sa mère pour lui annoncer la nouvelle
qu'elle connaissait déjà… Le soir même,
Boutros demanda la main de Martha pour son fils EID; la tante acquiesça
avec plaisir et Martha bondit discrètement de joie. Le lendemain,
le curé de Notre-Dame bénit les fiançailles
et recueillit le don de EID comme un don du ciel.
Ils prirent le chemin de Tripoli pour faire visiter la capitale
du Nord à Martha et annoncer la nouvelle à Michael
et Tannous. Pendant ce séjour, l'oncle susurra à son
neveu la détérioration de l'environnement de Tripoli
par la montée de fanatiques musulmans dont les chrétiens
payaient les frais par diverses agressions. Aussi, EID passa sur
les lieux de ses premières expériences comme pour
fermer le chapitre.
De retour à HADATH des fêtes furent données,
des tables dressées et des veillées organisées
autour des nouveaux fiancés. Un soir parmi les invités
on comptait le père KARAM et son vicaire le père Cherfène
ainsi que le caravanier Asseed Bésile qui rentrait récemment
de Baalbek. Pour dissiper la vive odeur de la chaux encore fraîche,
sa tante avait aspergé les murs d'eau de fleur d'oranger
qui se mêlait aux senteurs d’encens du rite de la bénédiction.
Martha inaugura la veillée par une lecture de fables. Asseed
prit la parole après quelques intervenants pour dépeindre
la dégradation des relations entre les communautés
dans la vallée de la Békaa. Un grand couvent maronite
à la périphérie de Baalbek était devenu
le protectorat des chrétiens, le simple fait de poser la
main sur l'enceinte de l'abbaye leur épargnait les poursuites
des soldats turcs ; dès l'instant ils relevaient de l'autorité
de Monseigneur l'abbé, un prélat du Kisirouéne
de grande poigne qui n'hésitait pas à brandir sa crosse
en plein marché de Baalbek.
Dans l'année écoulée, le prélat fut
invité par des chefs de tribus Métoualis au festin
de la grande fête du sacrifice qui tombait en plein carême.
Il était accompagné par deux moines bien nourris et
deux chasseurs gaillards. Selon les us et coutumes une immense tente
fut dressée à cet effet. On égorgea des moutons
à ses pieds en signe de bienvenue. Installé en première
loge face au tout-puissant dignitaire, les joutes ne tardèrent
pas à faire irruption. Le mézé était
soigneusement disposé devant Monseigneur, les mets carnés
à portée de main et la cuisine maigre, de rigueur
par temps de carême, bien à l’écart ;
l'intrigue était trop voyante pour passer inaperçue.
Il devait s'allonger de tout son bras pour atteindre laitage et
fromage renonçant à déguster les plats riches.
Le dignitaire Métouali l'interpella :
-- dites Monseigneur, qui vous « halalise » (légalise)
son laitage et vous défend sa chair? Fiers les Métoualis
manifestèrent leur suprématie en scandant Allah est
grand ! Prions sur le Prophète. Des coups de feu transpercèrent
le ciel à la gloire de Dieu. L'abbé resta interdit
devant une telle arrogance et se fit servir un grand verre d'arak
pendant que ses vicaires et chasseurs tenaient leur main sur la
gâchette. Il regarda fixement le dignitaire et l'invita à
trinquer, ce dernier déclina l'invitation rappelant cette
prohibition dans sa croyance. À Monseigneur de rétorquer
alors :
-- dites ya cheikh, qui vous « halalise » son fruit
et vous défend son jus ? Inutile de décrire la chaude
ambiance qui régnât sur l'assemblée. Le cheikh
avait très mal pris l'impertinence de Monseigneur, il laissa
les esprits se calmer jusqu'au café pour intimider son invité
par une question plus directe et tranchée.
-- dites le Monseigneur, quel prophète est plus grand : notre
chevalier ou votre berger ? Le moine bien rodé et hermétique
chercha à dissimuler son désarroi, il se leva, s'étira
sèchement sur sa crosse et du haut de son perchoir, avec
un accent saccadé du Kisirouéne répliqua à
son hôte :
-- dites le cheikh, d'après vous, qui est meilleur le vivant
ou le mort ? Il se retira avec son escorte sans saluer, en scandant
: le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité.
La désapprobation des curés présents était
éloquente, ils prièrent l'assemblée de ne point
colporter de telles histoires qui ne règleraient en rien
les divisions du pays. La tournure de la soirée étant
à la gravité EID reprit l'initiative de décontracter
l'ambiance.
Il frisa ses moustaches et leur raconta la mésaventure de
deux marchands ambulants quelque part en Amazonie : ils avaient
fait une longue marche avec leur chargement par une de ces journées
torride des tropiques. Ils portaient une valise d'une main et une
pile de tarbouches de l'autre. Ils s'arrêtèrent pour
un casse-croûte dans une clairière et s'avisèrent
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