Pour
un effort national de préservation de l’art - Agenda
culturel no 411, 2012
L’Université
américaine de Beyrouth (AUB) a annoncé qu’elle a reçu
une donation de plus de 60 tableaux, la plupart datant du début
du XXe siècle. Présente dans une résidence
privée libanaise pendant plus de 80 ans, la collection n’a
jamais été exposée au public. Elle comporte
une trentaine de tableaux du célèbre artiste Khalil
Saleeby (1870-1928), ainsi que des oeuvres d'autres grands peintres
libanais comme Saliba Douaihy (1915-1994), César Gemayel
(1898-1958), et Omar Onsi (1901-1969).
Pour en savoir
plus sur cette donation, l’Agenda Culturel s’est adressé
à Saleh Barakat, bien connu de nos lecteurs. Évidemment,
Saleh est l’un des instigateurs de cette opération, qu’il
suit depuis des années. Il nous en donne les détails,
mais la place aussi dans un contexte plus large, celui du rôle
des institutions universitaires dans la sauvegarde de la mémoire.
Voici ses commentaires et réflexions.
Étant un ancien de l’AUB, j’ai toujours eu à cœur
que mon ancienne université s’engage de plus en plus dans
le domaine de l’art. Car l’art a besoin d’un environnement académique
: il ne s’agit pas seulement d’organiser des expositions, ni même
d’éditer des catalogues, mais d’avoir des unités de
recherches, d’offrir des bourses d’études, de créer
des chaires spécialisées, d’édifier des musées…
La donation
Saleeby, avec le programme que l’AUB s’est engagée à
réaliser autour d’elle, est le prototype d’action que des
institutions universitaires peuvent entreprendre. Le Dr Samir Saleeby
savait qu’en faisant cette donation, non seulement il plaçait
sa collection d’une manière pérenne dans une institution
qui saurait en prendre soin, mais il déclenchait aussi un
processus de recherche qui irait au-delà de la collection.
Prendre soin
de la collection fut le premier souci de l’AUB qui a fait appel
à Lucia Scalisi, l’une des meilleures spécialistes,
non seulement de la restauration des tableaux, mais aussi de la
conservation de leur authenticité. En effet, Lucia a pu rapidement
convaincre qu’il n’était pas besoin de restaurer les toiles
en les mettant au goût du jour avec un vernis dont le peintre
s’était abstenu de faire usage, mais qu’il fallait garder
intacte la volonté de celui-ci.
Une collection
dans un cadre universitaire n’a pas besoin d’épater les visiteurs
mais elle se doit de leur montrer la volonté et les techniques
du peintre. Le local provisoire à la rue Sidani est déjà
le laboratoire où s’effectue cette préservation ;
il accueillera dès juin de cette année les toiles
sorties des mains de Lucia Scalisi tout en continuant à servir
de laboratoire de recherche.
La collection
Saleeby, avec les autres œuvres qu’elle comporte, est inestimable,
quant à sa valeur non pas financière, mais plutôt
historique. Il est temps de faire savoir que la peinture s’est développée
au Liban il y a plus d’un siècle. Khalil Saleeby, qui a connu
Pierre-Auguste Renoir et John Singer Sargent, est en effet l’un
des pionniers de la peinture au Liban, avec David Corm et Habib
Srour. Saleeby s’inscrit particulièrement dans la mouvance
internationale de l’impressionnisme et l’introduit au Liban à
travers sa peinture, lui et ses disciples, César Gemayel
et Omar Onsi.
Cette histoire
est à écrire, et qui mieux qu’une institution universitaire,
ancrée à Beyrouth depuis 1866, peut inciter les chercheurs
à le faire ? Le Liban est un pays en danger de perdre sa
mémoire, il est temps qu’on en prenne conscience. Attention
! L’AUB n’est pas la seule institution universitaire, le Liban en
compte beaucoup plus, et toutes sont appelées à suivre
son exemple. Il n’est pas rare qu’une grande université de
par le monde possède, non pas un, mais plusieurs musées
d’art. Ils les ont créés non pas pour le prestige
ni uniquement pour les visiteurs, mais essentiellement pour servir
leurs étudiants et leurs chercheurs, les doter d’instruments
de travail.
Le musée projeté par l’AUB n’est qu’une pierre dans
un grand édifice à construire. Nous sommes tous appelés
à y participer, à commencer par l’État qui
a un rôle incontournable. Qui autre que l’État peut
ériger des musées nationaux, conserver des archives
nationales, former des orchestres nationaux, des bibliothèques
nationales… Evidemment l’État c’est nous, citoyens du pays,
mais aussi les entreprises, les émigrés, les amis
du pays. Nous devons tous collaborer, selon nos moyens, pour que
la donation Saleeby ne reste pas orpheline.
Saleh
Barakat
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