Constantes
culturelles de l’identité libanaise Par Bahjat RIZK
(7 Novembre, 2008)
À l’occasion des multiples événements
culturels et politiques locaux et internationaux auxquels le Liban
participe ou qu’il organise lui-même et en vue d’une réforme
éducative et scolaire qui devrait précéder
toutes les autres réformes, y compris politiques, il serait
intéressant de dégager quelques constantes historiques
et culturelles spécifiques de l’identité libanaise
pour construire autour d’elles une identité culturelle nationale
cohérente.
Tout d’abord l’identité linguistique arabe
ne fait aucun doute. Elle est le socle et la base de l’identité
libanaise. Linguistiquement, les Libanais sont arabes (c’est une
évidence absolue) puisque la langue arabe est leur seule
langue officielle et le dialecte libanais (lui-même dérivé
de l’arabe) est leur langue maternelle. L’arabité linguistique
du Liban cimente, toutes communautés confondues, leur identité
nationale.
Toutefois, d’autres éléments sont
également structurants de l’identité libanaise et
ne présentent aucune contradiction avec l’appartenance linguistique
arabe mais l’agrémentent et l’enrichissent.
Tout d’abord le passé phénicien des
Libanais. Ce passé n’a pas à être prouvé
historiquement puisque les traces multiples sont toujours là
pour en témoigner, d’autant plus que l’héritage phénicien
est prestigieux à conserver et à s’en réclamer
et qu’il concerne la majorité des Libanais, toutes communautés
confondues. Les Phéniciens ont inventé le premier
alphabet phonétique, qui est à la base de tous les
alphabets modernes aujourd’hui tant en Orient qu’en Occident, y
compris l’alphabet arabe. Il a bien fallu qu’un peuple invente le
premier alphabet phonétique (1100 av. J-C) pour que les autres
peuples puissent au fil du temps établir leurs langues respectives.
Il n’y a pas de langue écrite avant l’alphabet phénicien.
Il y a bien sûr l’alphabet cunéiforme en Mésopotamie
(clous) et l’alphabet hiéroglyphique en Égypte (pictogramme
et idéogramme), mais ce ne sont pas à proprement parler
des langues accessibles et transmissibles. La langue phénicienne
par ailleurs n’est plus pratiquée de nos jours. Il n’y a
donc aucune contradiction à être descendants des Phéniciens
d’hier et à être arabes culturellement (linguistiquement)
aujourd’hui. Par ailleurs, les Phéniciens ayant habité
la même contrée géographique que le Liban d’aujourd’hui
(six villes importantes identifiées sur la côte phénicienne
dont quatre au Liban : Tyr, Byblos, Sidon et Beryte et deux en Syrie
: Ougarit et Arwad) ont légué aux Libanais leur vocation
de médiateurs culturels et commerciaux. Cette interaction
entre l’histoire (prouvée) et la géographie (constante)
fait partie intégrante de l’identité libanaise (Preuve
en est la multiplication des colloques à ce sujet au Liban,
notamment celui qui doit se tenir à Beyrouth).
Un deuxième trait structurant concerne la
montagne libanaise, toutes communautés confondues, car si
la côte phénicienne a engendré dans les temps
antiques l’expérience avant-gardiste et médiatrice
phénicienne, le Mont-Liban a donné dans les temps
modernes, à travers l’exemple de l’émirat du Liban
, l’expérience de l’autonomie culturelle et politique au
sein de l’Empire ottoman. La renaissance de la langue arabe n’est-elle
pas partie de cette même montagne libanaise (l’imprimerie
de Saint-Antoine de Quzhayya, dans la vallée de Qannubin,
donna le premier livre arabe imprimé au Proche-Orient. C’était
le livre des Psaumes en 1610 en arabe et en syriaque selon le système
karsuni. Le livre et le Liban, p.146 : les Libanais et le livre,
Fouad E. Boustany qui fut à plus d’un titre le siège
de la résistance culturelle arabe). L’existence de cette
montagne libanaise a donc été salutaire à la
langue arabe. Le Liban moderne conserve précieusement dans
sa mémoire collective tant l’expérience d’ouverture
méditerranéenne et universelle phénicienne
que celle de la résistance culturelle arabe. Au niveau mondial,
c’est bien l’invention de l’écriture qui fait passer l’humanité
de la préhistoire à l’histoire (3000 av J-C) et celle
de l’imprimerie du Moyen Âge à la Renaissance (1450
la Bible de Gutenberg). Le président Sleiman s’est explicitement
référé à Fakhreddine le Grand (1590-1635)
dans son allocution publique à Rome (L’Orient-Le Jour du
30 octobre).
Un autre lien structurel concerne le Liban et la
francophonie à travers les liens culturels que le Liban a
noués au départ avec la France et depuis avec le monde
de la Francophonie établie aujourd’hui sur les cinq continents
(55 États membres et 13 observateurs). Le président
Sleiman vient de rentrer du sommet de Québec (XIIe sommet
de la Francophonie). Ce lien est encore une fois un patrimoine culturel
commun pour tous les Libanais, toutes communautés confondues,
car il leur a permis de s’ouvrir non seulement sur l’Occident et
l’Europe (qui vient du phénicien urb : là où
le soleil se couche, d’où gharb qui signifie en arabe Occident),
mais également sur l’universalisme des droits de l’homme
et de la démocratie, expérience initiée par
la Révolution française.
Le dernier trait structurant commun pour les Libanais
et qui résulte en quelque sorte des quatre traits précédents
(arabité linguistique, phénicité, autonomie
politique et francophonie), c’est bien l’expérience du dialogue
des cultures religieuses à travers laquelle l’entité
libanaise trouve aujourd’hui toute sa raison d’être en tant
que lieu privilégié à l’heure de la mondialisation,
de rencontre entre l’Orient et l’Occident et de convivialité
culturelle au sein d’une même unité entre dix-huit
communautés religieuses, pour qui le pluralisme culturel
dans son ensemble constitue un patrimoine commun. L’expérience
libanaise part des villes phéniciennes (3000 ans av J-C)
et du premier alphabet phonétique (1100 ans av J-C) et aboutit
cinq mille ans après au dialogue des cultures. C’est un cheminement
historique qui doit être appréhendé de manière
continue dans chacune de ses étapes et dont les éléments
doivent se conjuguer entre eux dans une harmonieuse complémentarité
pour pouvoir assurer cette fonction double du Liban : celle d’être
un espace de communication et un espace d’autonomie, d’ouverture
et de résistance culturelle, de rayonnement et de solidarité.
Certes, il est parfois difficile de concilier une
logique de villes côtières égrenées sur
le bord de la Méditerranée et une autre de villages
haut perchés sur les cimes, mais la quête de l’identité
libanaise doit s’articuler sur son histoire continue, millénaire,
et sa géographie atypique, et intégrer ces éléments
disparates comme relevant d’un même ensemble cohérent
et indissociable, d’une dynamique non point suicidaire et pathétique,
mais salutaire et transcendante, qui s’intériorise à
travers un livre commun d’histoire honnête et réfléchi,
s’assume, se renouvelle et se choisit elle-même.
Article paru le vendredi 7 novembre 2008
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