L’Evolution
Artistique Libanaise par Joseph Sokhn Tome3, Couleurs
Libanaise, Beyrouth
Au cours de ces dix dernières années, le Liban a connu
une évolution artistique extraordinaire. Cette évolution
est due, certes, à l’effort énergique et constant
que déploient nos peintres et artistes pour produire et exposer
des œuvres originales.
Chaque semaine le grand public libanais est invité à
un vernissage. A l’heure actuelle la peinture internationale est
en pleine crise. A partir des années 73-74, on assiste à
une succession de styles et de techniques qui déroute les
amateurs, comme en témoigne, par exemple, la biennale des
jeunes à Paris. Dans tout cela le public devient passif,
mystérieux, résigné et il ne participe plus
à la compréhension de l’œuvre. En vertu même
de cette constatation cette attitude du public occidental n’a pas
le même ampleur au Liban, car le Libanais a un penchant naturel
vers tout ce qui est beau, poétique et artistique; le coin
même où il a vu le jour, l’incite constamment à
la rêverie et à la poésie. Cette aptitude esthétique,
que nous retrouvons généralement chez les Libanais,
représente un des aspects éducatifs que nos artistes
ont tendance à faire dégager, souvent dans leurs toiles
et leurs tableaux. «Le monde même, dit Pascal, l’homme,
l’humanité sont des aspects d’œuvre d’art, des jouets gigantesques
pour nous par lesquels un Dieu s’est distrait à créer
l’harmonie universelle ».
Une œuvre d’art vit a deux conditions : la première de plaire
à la foule, la seconde de plaire aux connaisseurs.
Ainsi tout artiste qui atteint ces deux buts a du talent vrai et
durable. La question revient a décider dans quelle mesure
l’art éduque l’homme et à quelle époque se
manifeste chez l’être humain la soif de découvrir la
beauté, le naturel. C’est dans ce sens qu’on peut parler
de la mission sociale de l’art. Quant a l’enseignement primaire
du dessin et de la peinture, il n’a pas pour but de former des spécialistes
et des professionnels de la peinture, il doit contribuer seulement
à faire sentir aux écoliers le rapport qui existe
entre le développement de leurs facultés et les inventions
de la nôtre. L’assouplissement des doigts est guidé
par les yeux et l’éducation de l’esprit qui marchent de paire
lorsqu’on représente artistiquement les figures de la création
depuis la rigidité des minéraux jusqu’aux formes humaines,
animales et végétales les plus simples.
Au Liban, en étudiant l’art décoratif et pictural,
nous avons l’occasion de voir à quel point la beauté
et la finesse des œuvres de nos peintres contemporains se reflètent
sur la formation artistique et esthétique de notre société
d’aujourd’hui.
Ce nouveau souffle éducatif apprend a la génération
montante à rester jeune c’est-à-dire, à être
de son temps, a marcher avec lui et l’aimer. C’est ce que ne fait
pas assez l’enseignement au Liban.
YOUSSEF HOYEK Sculpteur 1883-1962
Aoura est un village situé dans la haute région de
Batroun. Il est entouré de plusieurs collines rocailleuses
et donne sur quelques gorges profondes. Ses maisons, peu nombreuses,
sont entourées de vergers. De gros rochers à l’entrée
de la localité d’Aoura créent une note de fantasmagorie.
C’est la que Youssef Hoyek bâtit son atelier de sculpture
où l’on y remarque aujourd’hui une série de bustes,
de portraits et d’autres objets que l’éminent sculpteur avait
laissés à l’intérieur de cette modeste demeure
protégée du soleil par un chêne séculaire
sous lequel Youssef Hoyek passait des heures entières à
méditer et à recevoir ses amis et parents.
L’enfance de Hoyek se déroula à Hilta son village
natal. Son oncle, le Patriarche Elias Hoyek, frappé de ses
dons exceptionnels et de la précocité de son esprit,
engagea son père à lui faire quitter le village et
à l’envoyer à Beyrouth au Collège de la Sagesse
pour achever ses études. C’était en 1898. C’est durant
son séjour à La Sagesse qu’il fit la connaissance
de son camarade de classe Gebran Khalil Gebran. Il semble, d’après
les cahiers intimes de Hoyek qu’on trouve actuellement chez son
neveu le Professeur Joseph Richa, que ces deux artistes sont nés
la même année (1883) et que leur amitié dura
une trentaine d’années.
A Rome
Rome, la capitale de la sculpture internationale, accueillit le
jeune artiste libanais en 1903. Ainsi sa formation créatrice
et architecturale s’est produite durant la période allant
de 1903 à 1908. L’art italien ouvrit de larges possibilités
à son développement artistique. Etudiant à
l’Institut de Peinture, de Sculpture et d’architecture de l’Académie
des Beaux-Arts de Rome, le jeune sculpteur s’efforçait de
connaître et d’assimiler ce que les grands maîtres du
passé lui ont lègué de mieux, de le faire concorder
avec ce que la vie quotidienne engendrait de nouveau. Dès
cette époque l’artiste avait profondément conscience
que les traditions libanaises et la nouveauté sont deux aspects
inséparables de l’art véritable.
…et à Paris
Les voyages entre pris par Hoyek à travers les grandes capitales
européennes et arabes lui ont permis de connaître les
divers aspects de l’évolution artistique contemporaine. Il
visita notamment Le Caire et les Pyramides, Athènes et l’Acropole,
Rome, Florence, Milan et Venise, Paris et Madrid.
Dans ses mémoires, Youssef Hoyek nous parle de la liberté
des peuples occidentaux et de leur civilisation, il décrit
également le sort de son pays et les souffrances atroces
que supportent les Libanais durant la première guerre mondiale
tout en ayant une profonde foi en l’avenir, persuadés que
le «Petit Liban» serait libre un jour et pourrait jouir
de tous les bienfaits et de toutes les joies, apanages des peuples
heureux.
A Paris, Youssef Hoyek commença son activité créatrice,
et, en même temps que l’expérience, naissent sa conception
et son sens de la plasticité, l’intégrité et
l’expression émotionnelle de la forme. Nombre de ses travaux
appartiennent au meilleur cru de l’art italien et parisien. Le projet
de monument à Youssef Bey Karam, notre héros national,
a été exécuté en 1930. Le très
célèbre monuments à Ahmed Chawki, érigé
au Caire, fait l’admiration de tous. Le buste du Patriarche Hoyek,
son oncle, reflète l’âme et le caractère de
notre grand sculpteur. A Rome, on a érigé au Pape
Benoît XV un monument émouvant de nouveauté
dans la forme et l’interprétation plastique, signé
Hoyek. Le monument au roi Fayçal, son grand ami, fut érigé
en Irak en 1930. Telle est la voie fertile des intuitions créatrices
du sculpteur Libanais Youssef Hoyek.
Hoyek et les Ottomans
La nouvelle doctrine politique de Youssef Hoyek, ses idées
sociales positives et son art furent répandus dans tout l’Orient
Arabe, et son œuvre artistique qui porte sur les problèmes
épineux de son pays, sur l’oppression et la terreur, attira
l’attention de Djamal Pacha et de ses espions disséminés
partout au Petit Liban qui lui adressaient, régulièrement,
des rapports ultrasecrets sur les activités sociales et politiques
des écrivains et des artistes. Hoyek s’enfuit en France et
échappe ainsi à la potence. A Paris, il fit la connaissance
du roi Fayçal I qui le nomma par la suite ministre des Beaux-Arts
à l’étranger. Notons à cette occasion que le
roi d’Irak, éloigné de son pays, forma un gouvernement
provisoire arabe.
En outre, Hoyek était un interlocuteur valable auprès
du Vatican, ce qui facilita la rencontre historique du Pape Benoît
XV avec le roi Fayçal.
Profitant de son nouveau séjour à Rome, le sculpteur
Hoyek exécute plusieurs bustes et monuments de nombreuses
personnalités italiennes et libanaises. Une sculpture monumentales,
nous dit Hoyek, doit nécessairement refléter l’âme
et le caractère du héros. On peut tenter d’attirer
l’attention des spectateurs par un raccourci exceptionnel, une généralisation
de la forme, mais les recherches de figuration moderne qui ne sont
pas dictées par la logique du caractère que l’on a
saisi deviennent de vulgaires objets à la mode. C’est pourquoi,
ajoute Hoyek le monumental ne réside pas dans des dimensions
gigantesques mais dans la précision et la profondeur de la
pensée, dans l’excellence de la forme, des proportions et
du rythme. Il y a lieu de signaler à cette occasion que les
œuvres de Youssef Hoyek le caractérisent comme un fin psychologue
qui saisit les traits typiques de l’époque et sait les transmettre
en les individualisant. Il sait également s’écarter
de l’ordinaire en soulignant l’essentiel (Le buste de la femme enchaînée).
Chaque portrait a son sujet (L’âme pure).
Youssef Hoyek et la femme
La vie sentimentale de Hoyek ne lui donna pas beaucoup de satisfactions.
Il n’avait pas une âme passionnée et amoureuse. Toutefois,
le charme et la beauté de la marquise italienne Paulini ont
éveillé en lui un monde de sensations et de beaux
rêves. Apres une période sentimentale assez troublée
et fiévreuse il songea sérieusement au mariage. La
gracieuse Marquise n’attendait qu’un mot de l’artiste libanais pour
répondre a l’appel de son amant. De cette union (1925) naquit
un enfant, qui devint plus tard un éminent avocat. Mais après
un an, Youssef Hoyek se sépare de sa femme et rentre au Liban.
L’œuvre de Hoyek
En 1910, Youssef Hoyek offre a son ami Gebran Khalil Gebran, une
magnifique toile (portrait d’une Parisienne) qui se trouve aujourd’hui
au Musée de Gebran à Becharré. En 1939, après
son retour d’Europe, il s’installe à Aoura. Parmi ses sculptures,
une quantité de compositions à l’intérieur
de l’Eglise de Notre-Dame du Liban à Achrafieh. D’autres
sculptures a Ibrin, en la chapelle des sœurs maronites. Un monument
à Saint-Elie, avec sa barbe à la Moise. Un monument
à Antoun Saadé, et plusieurs sculptures portant sur
l’amour, la maternité, la vie paysanne, la sensualité,
enfin un magnifique monument au Patriarche Douaihy a Ehden. Notons
que la sculpture monumentale est l’aspect le plus important de l’art
de Hoyek. A Freiké, un buste d’Amine Rihani exécuté
par l’artiste est une synthèse de la sculpture et de l’architecture.
On trouve également à Aoura les bustes de nos contemporains
et des thèmes historiques.
Le testament de Hoyek
Au début de l’année 1962, la santé de Hoyek
se détériore. Les médecins lui conseillent
de quitter Aoura. Il vint a Haret-Sakhre (Jounieh) passer les dernières
jours de sa vie chez sa sœur Mhabbé. C’est la qu’il écrivit
son dernier testament et le confia a son neveu, Joseph Richa, ou
il dit notamment:
« Ma dernière volonté est la suivante : Je ne
voudrais pas qu’on distribue des faire-part après ma mort,
j’exige un enterrement simple et un cercueil modeste. Je prie mon
neveu de m’enterrer à Hilta auprès des miens. Je n’aimerai
pas qu’on me décerne des distinctions honorifiques ni qu’on
inscrive mon nom sur le cercueil. »
Abordant l’évolution artistique au Liban, Youssef Hoyek a
écrit : « Le civisme, la dignité humaine, la
force de la raison et des sentiments devraient caractériser
les œuvres de nos sculpteurs et peintres. L’art d’associer la gaieté
à l’amertume, l’esprit à la tristesse, le patriotisme
à l’histoire, la beauté à l’innocence est pour
tout artiste une particularité spécifique de son style.
Chaque toile, chaque monument, chaque portrait doit forcer l’admiration
du grand public. L’art a un rôle éducateur. L’aptitude
esthétique que nous retrouvons généralement
chez nos jeunes peintres et artistes contemporains, représente
un des aspects éducatifs qu’on a tendance à faire
dégager souvent dans leurs toiles et leurs tableaux.
«L’Etat libanais n’encourage pas assez l’art qui est la pierre
de touche de l’évolution et de la civilisation des peuples».
En perdant Youssef Hoyek, notre pays perdit le doyen de la sculpture
libanaise contemporaine.
CESAR GEMAYEL Peinture 1898-1958
A l’est de Bickfaya, dans un cadre typiquement libanais, avec cette
nature imposante par ses rochers, ses torrents et ses plateaux presque
nus qui nous incitent à la méditation, se dresse la
vieille demeure de César Gemayel. Toute la région,
depuis Sannin et Baskinta jusqu'à la vallée de Nahr
EL-Kalb, est splendide par ses collines, ses forêts de pins
et ses clochers qui se découpent sur le bleu limpide du ciel.
Quelle était cette influence, qui demeure sans doute le plus
grand titre de gloire de César Gemayel? On peut dire qu’elle
a joué auprès des jeunes peintres libanais un rôle
direct au cours des dix dernières années qui suivirent
la mort de l’artiste. Sa conversation, son accueil, son hospitalité,
le carrefour même que représente son salon, son physique
agréable, tout cela favorisait la création artistique
chez ses anciens élèves de l’Académie Libanaise
des Beaux-Arts, fondée entre 1939 et 1942, avec l’architecte
musicologue Alexis Boutros. En effet, on ne trouve que chez Gemayel
ce reflet direct de ses théories sur la peinture moderne
et impressionniste, le choix rigoureux et exigeant des thèmes
et des couleurs.
En somme, César Gemayel, disciple de Salibi, dans ses portraits,
recherche la joliesse, la cote d’amour et la séduction. Il
a longtemps conçu ses femmes dans un style un peu mièvre
et s’est fait féminin par amour de la femme.
Vie et enfance
César Gemayel vit le jour à Ain El-Touffah en 1898.
Il entra au Collège de Kornet Chehouane où, semble-t-il,
à cette époque il eut une certaine vocation religieuse.
En 1911, il perd son père et quitte le séminaire.
Son cousin, Cheikh Youssef Gemayel, l’oncle de Cheikh Pierre Gemayel,
chef supérieur des Kataeb qui était pharmacien, l’engagea
comme employé dans sa pharmacie afin qu’il puisse subvenir
aux besoins de sa famille, car il était l’aine de ses frères
et sœurs.
Après la première guerre mondiale, César Gemayel
s’installe à Beyrouth et, devant ce monde nouveau qui se
révélait à lui, demeure rêveur et observateur.
Il était toujours curieux et ouvert à tout ce qui
se passait devant lui. Toutefois, on remarquait que tout ce qui
touchait à l’art ne lui était pas indifférent.
Il sentait un impérieux besoin de dessiner, de peindre. Il
exécutait très discrètement le portrait des
clients qui fréquentaient la pharmacie.
Khalil Salibi et César Gemayel
Parmi les éminents peintres libanais qui eurent une influence
marquante sur l’évolution artistique libanaise au début
de ce siècle, figure Khalil Salibi. Il avait son atelier
face à l’Université Américaine et son nom n’était
pas méconnu au Liban et au Proche-Orient. Or, un jour Khalil
Salibi (assassiné en 1935 avec sa femme américaine)
entre à la Pharmacie Youssef Gemayel pour acheter un médicament.
César Gemayel, selon son habitude, se mit à dessiner
le portrait du client. Apres une dizaine de minutes, on remet a
Salibi le médicament avec le portrait. Il s’agit la d’un
dessin remarquable susceptible d’être comparé aux œuvres
d’un grand portraitiste. Khalil Salibi examina son portrait et félicita
chaleureusement Gemayel, lui demanda quelques renseignements portant
sur son adolescence et lui dit: «La personne qui s’adresse
a vous est Khalil Salibi, peintre et portraitiste. Je vous invite
à visiter mon atelier à Ras Beyrouth; je suis sur
que tu n’es pas né pour être pharmacien, tu seras un
grand peintre».
Le lendemain, César Gemayel se rend à l’atelier de
Salibi. Tout l’intéresse dans le spectacle qui lui offre
cet atelier dont il subit l’influence dès la première
visite. Que de fois n’avait-il pas rêvé, alors qu’il
travaillait chez son cousin Youssef Gemayel, de rencontrer à
l’époque un maître qui l’orienterait et l’initierait
é tout ce qui est peinture et dessin.
Caractère
La personnalité de César Gemayel était très
attachante. D’origine villageoise il avait pris le goût et
le ton de la bonne compagnie et fréquentait les écrivains,
les peintres et les poètes. Il était élégant,
d’une taille élancée et avait beaucoup de manières.
Il se plaisait au milieu des belles et recherchait la beauté.
Il avait le front large et noble, les yeux brillants et railleurs.
Langage fin, esprit cultivé exercé aux études
de la forme et de la couleur, il répétait souvent
a ses élèves : « Tout l’univers visible n’est
qu’un magasin d’images et de signes auxquels l’imagination donnera
une place et une valeur relative ».
César Gemayel à Paris
Nul peintre libanais ne saurait ignorer les avantages des voyages
à l’étranger et la formation artistique qu’ils permettent
d’acquérir.
Ainsi César Gemayel, encouragé par son maître
Khalil Salibi se rend à Paris, où il fréquente
l’Académie Jullian, auprès du maître Pougean,
ainsi que l’atelier Cola Rossi. Il continue à expérimenter,
pinceau en main, tous les procédés, toutes les techniques,
que les peintres de Paris lui proposent. Il peint également
sur les bords de la Seine que hantent les impressionnistes. Malgré
les influences nombreuses et diverses qui s’exercent sur lui, il
reste lui-même et en adapte à sa propre personnalité
les leçons. Il est deja las de la capitale de l’art et des
petites rivalités des peintres. Il a enfin compris que Paris
ne peut pas être un but pour lui. Il a préféré
regagner son pays natal ou le soleil a plus d’éclat, ou la
couleur a toute sa splendeur. Notons que le passage de Gemayel en
France a éveillé en lui un certain romantisme et une
sensualité marquante qui se sont manifestes dans ses «Nus».
En sortant d’une exposition de César Gemayel, une ancienne
élève de cet éminent artiste confie : «
J’aime davantage Gemayel que mon père. Je suis réellement
assaillie par le miracle incroyable de l’œuvre de ce grand portraitiste.
Chaque nu, chaque arbre, chaque haie, chaque chemin creuse dans
les collines de Knonchara et de Bickfaya et chaque portrait de ces
gracieuses dames libanaises me cause une prodigieuse émotion
».
Disons enfin que les toiles de Gemayel exposées à
Paris, au Palais de l’Art, suscitèrent des commentaires passionnés
et ont obtenu un vif succès.
Le Portraitiste
César Gemayel cherche dans ses portraits l’essence d’une
objectivité, d’un naturel. Mais il met de soi-même
et peint des valeurs toutes vivantes, idées, personnes et
faits. Et comme il aime la vie, les femmes qu’il peint sont belles
; leurs visages sont palpitants de vie et de grâce. C’est
pourquoi ses portraits témoignent d’une profonde psychologie
; on peut y lire le caractère du sujet que l’on connaît
avec une précision presque indiscrète. L’artiste a
pénètré dans leur âme, en a saisi les
nuances les plus subtiles comme les plus délicates. Enfin
comme portraitiste, Gemayel nous persuade avec un sourire, de la
beauté, du bonheur et de la transparence ; il cherche également
à rendre le reflet de l’âme à travers l’éclat
des yeux.
Gemayel et la femme
César Gemayel reste célibataire jusqu’au dernier jour
de sa vie. Il nous laisse une série impressionnante de nus,
de charmantes et exquises jeunes filles. Il a un sentiment très
vif, très personnel de leur beauté. Et il ne peint
que sous l’empire de sa vision comme tous les grands portraitistes.
Quand Gemayel peint une femme nue, c’est le type de femme jeune
et fraîche. En général, ses nus dégagent
une sensualité remarquable. En restituant la femme à
sa beauté, César Gemayel s’est intéressé
surtout au corps et au visage. En un mot, le portrait pur, celui
qui donne a un grand artiste une satisfaction complète et
qu’il ne peint que pour lui-même. Ainsi le génie particulier
de Gemayel, nous le retrouvons à chaque page de son œuvre,
à fleur de toile comme dans les profondeurs.
Parmi ses nus si délicats, le corps de Nada est le seul qui
fasse penser à l’amour. Jusqu'à sa mort, il garda
cette petite toile dans son atelier; c’était sans doute le
souvenir d’une aventure. Mais l’aventure ne le tente pas. Son âme
charmante est toujours là et c’est elle qui s’interpose entre
toutes choses.
Le paysagiste
Dans l’art de César Gemayel, c’est chaque objet qui devient
un univers. Ses motifs sont choisis d’après la nature libanaise
avec ses riches et féeriques couleurs. Il peint aussi des
fleurs et des forêts. Il est naturel qu’un artiste ait des
thèmes favoris mais les thèmes de Gemayel lui ont
toujours apporté un enrichissement ou une découverte.
Des horizons lointains et bas, des langues de terre prises entre
ciel et eau ou s’accroche la vie, des paysages de lagunes mouillés
de brumes et baignés d’une lumière diaphane. Toutefois,
on observe chez César Gemayel dans certaines de ses toiles
le jeu des ombres et des lumières qui ne forme nullement
un équivalent coloré d’aucune lumière. Ses
couleurs ne sont pas des équivalences sensibles, elles prennent
la valeur d’images poétiques, mais ses paysages ou images
ne peuvent naître que dans des circonstances bien définies.
En un mot, Gemayel vagabonde dans la nature libanaise et fixe ses
impressions. Il révèle clairement des intentions beaucoup
plus radicales. Parmi les nombreux aspects du style impressionniste
qu’il souhaite exposer, il avait l’habitude de dessiner avec un
pinceau et de peindre des toiles simples qui consistaient parfois
en une série de paysages de la haute montagne et des fleurs
sauvages. En insistant sur la couleur et la forme particulière
des paysages, Gemayel proclamait ainsi d’une manière très
convaincante sa conviction que le fait d’un tableau se suffisait
à lui-même. Parfois il trouvait très naturelles
les techniques lyriques d’association employées par les expressionnistes.
Pour lui, le fait visible, seul, comptait. C’était son idéal
artistique.
César Gemayel et les compositions florales
Qui dit art dit langage ; qu’il soit parlé ou qu’il soit
peint, un langage n’est jamais une chose naturelle dont le sens
apparaît tout de suite à tout le monde, il est une
chose élaborée et construite. Quant aux Libanais,
ils viennent d’être habitués pendant un demi-siècle
à un art qui s’exprime par l’image naturaliste, et cet art
leur parait plus normal que les autres. Les fleurs de Gemayel rappellent
au grand public d’autres fleurs (Les roses). Le public n’aime pas
savoir généralement ce que la fleur a été
pour l’artiste, s’il a frémi devant elle de façon
particulière et s’il est capable de nous communiquer ses
frémissements ; il ne se demande point s’il a ajouté
quelque chose au modèle, s’il le ressuscite dans les accords
rares et dans une matière savoureuse: Le public libanais
se borne à reconnaître ce qu’il aperçoit et,
à l’image qui se trouve sur la toile, il substitue le souvenir
des fleurs réelles qu’un jour il a admirées quelques
part. En outre, le tableau peut-il être morne et mort ? Aux
yeux du public, il possède une vie émouvante, celle
que, sans le remarquer, ils lui apporte, Mais si la toile ne lui
rappelle rien ou s’il lui rappelle des choses antipathiques? Alors,
il reste froid, et la peinture sera déclarée laide
ou incompréhensible. C’est pourquoi, César Gemayel
a toujours donné à ses fleurs un cachet naturel et
un souffle nouveau en habillant chaque tableau de son rêve,
de son savoir et en respectant en même temps le goût
du public. Il lui importait par exemple dans un paysage de Khonchara
ou de la vallée de Baskinta, de traduire l’humidité
de la terre si elle est près d’un ruisseau, et sa maigre
sécheresse lorsqu’elle recouvre un rocher.
Oeuvres de César Gemayel
Les rapides progrès réalisés par César
Gemayel notamment dans le domaine figuratif proviennent de sa solide
formation artistique et de la beauté de son pinceau magique.
Il a toujours exercé une vision psychologique et exprimé
les émotions de l’être humain. En 1930, Cesar Gemayel
expose à Paris plusieurs toiles représentant des thèmes
nouveaux et originaux. Parmi les tableaux exposés, (le Krak
des chevaliers) qui obtint le premier prix.
En1931, il fut nommé professeur de dessin au Collège
de la Sagesse dirigé à l’époque par le regretté
Monseigneur Jean Maroun et à L’Ecole Normale de Beyrouth
au temps de Fouad Ephrem Boustany.
En 1937, César Gemayel voyage en Russie et visite la maison
de Tolstoi et d’autres musées.
Il serait difficile, en outre, d’imaginer un César Gemayel
loin du monde européen. Il entreprit, après la Russie,
une série de voyages, visita l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre
et la Scandinavie. Parmi ses toiles les plus célèbres
(Le portrait du Roi Abdallah), grand-père du Roi Hussein
de Jordanie, (l’Empereur d’Allemagne Guillaume II), (l’Emir Bechir
Le Grand), et un grand nombre de « Nus ».
Conclusion
César Gemayel nous laisse à Kayssarieh, sa localité
qui a pris son nom de son prénom, un musée d’une richesse
picturale unique. C’est précisément, à Ain-Touffah
(banlieue de Bickfaya) que tout l’art de cet éminent artiste
nous ouvre la porte d’un monde secret ou l’harmonie captivante des
lignes et de la composition côtoient les plus beaux portraits
des plus jolies femmes libanaises ainsi que les «nus»
les plus passionnants. Les critiques d’art et les connaisseurs ont
constaté que César Gemayel pouvait mieux exprimer
dans ses toiles le reflet d’une beauté idéale.
Quand on lui demandait pourquoi il ne se mariait pas, il répondait
qu’il avait une fois rêvé de mariage et qu’il avait
l’embarras du choix, ce qui l’incita à se consacrer à
ses toiles et à sa grande série de «nus».
Quoi qu’il en soit, César Gemayel voit que l’image de l’homme
peut devenir monstrueuse pour deux raisons : D’un coté parce
que l’artiste cherche à en augmenter le pouvoir expressif,
de l’autre parce qu’il ne la considère plus comme un motif
qu’il interprète a son gré, afin de mieux accuser
l’autonomie et les vertus proprement plastiques de son œuvre.
Et d’ajouter : L’art moderne, en déformant les traits de
l’être humain, le fait sortir de ses limites et lui découvre
des affinités avec ce qui existe en dehors de lui.
Voilà pourquoi la plupart des portraits de Gemayel semblent
livrer la pensée des personnes qu’ils représentent.
Quant à ses fresques, la souplesse et la grâce de leurs
lignes nous prouvent à quel point cet éminent peintre
transporte l’observateur dans le domaine de la naissance du sentiment
de la beauté.
Il mourut le 28 avril 1958, vingt et un jours après le décès
de sa mère à laquelle il était particulièrement
attaché. >Page
Suivante<
One Art Articles - Main
|