L'enfance
de l'art par Joanna Rizk Esquisse Magazine d'art numero
3, 2001
A l'heure
de toutes les initiatives internationales en faveur de l'épanouissement
des jeunes, les enfants libanais sont les grands oubliés
de la scène locale. Des mesures d'urgences s'imposent, car
les sacrifier c'est hypothéquer l'avenir du Liban.
Dans un contexte
d'identités brouillées, marqué par un écrasement
subtil et progressif des mentalités, la violence faite aux
jeunes en général, et aux enfants en particulier,
est de plus en plus perceptible. Ceux-ci apparaissent comme les
grands absents de la scène libanaise, tant il est vrai que
leurs besoins et leurs revendications sont ignorés, escamotés,
au profit d'un programme de reconstruction borgne, à vocation
unilatérale.
Cette situation
s'inscrit sous le signe du paradoxe: en effet, à l'ère
du règne de la communication et de la prolifération
de tous les moyens de connexion avec le monde, jamais l'expression
de soi et de sa propre identité - éléments
essentiels d'une éducation électrique - ne fut plus
difficile, dans une société libanaise paralysée
par ses propres contradictions.
Il est vrai
que, au Liban, toute situation est souvent à l'opposé
de la direction naturelle du monde. En France, par exemple, l'éducation
artistique, est définie comme une « urgence démocratique
».
Parallèlement,
l'article 31-2 de la Convention des Nations Unies relative aux droits
de l'enfant établit « le droit (…) de participer pleinement
à la vie culturelle et artistique », et encourage «
l'organisation de toutes activités récréatives,
artistiques et culturelles ». Il s'agit de favoriser l'épanouissement
de la personnalité de l'enfant, le développement de
ses dons et de ses aptitudes, dans toute la mesure de ses potentialités.
Toutefois, au Liban, ces actions officielles éducatives en
faveur de l'enfance ont toujours été inexistantes,
absentes de tout programme politique, de tout discours officiel.
C'est qu'aujourd'hui,
les enfants sont les victimes d'un écrasement soigneusement
programmé et à peine déguisé. Une grande
majorité d'entre eux vit sous le seuil de la pauvreté,
dans un environnement hermétique à tous leurs besoins,
toutes leurs aspirations. Seul un petit groupe, privilégié,
paraît comble. Lâchée au milieu d'une surenchère
de fêtes préfabriquées et artificielles, sous
le regard complaisant des parents, une petite minorité d'enfants
blasés croule sous le nombre de jouets coûteux et souvent
creux, se perd dans le labyrinthe du réseau informatique,
et erre sans limites au volant de voitures tout terrains surdimensionnées.
En réalité,
les enfants sont méprisés par les instances de l'état
et relégués au dernier rang de leurs préoccupations
officielles. Un mépris sans nul doute de nature politique,
tant il est vrai que la voix d'un enfant, c'est l'expression delà
vérité et de l'identité profonde d'un peuple.
Cette mise à l'écart, perceptible à plusieurs
niveaux, se manifeste notamment dans l'absence totale de structures
culturelles diverses, prévues à l'intention des jeunes
citoyens. Une pénurie de moyens qui n'est que le symptôme
d'un malaise profond, tirant sa source du manque de croyance en
toute progression autre qu'individuelle, et dans l'incapacité
de construire une vision éclairée de l'avenir mobilisant
dans un programme cohérent les forces vives et les énergies
de la jeunesse.
Dans cette optique,
la question de l'éducation prend un sens nouveau, plus de
dix ans après la fin de la guerre du Liban. Il ne s'agit
plus seulement de former et d'instruire les esprits, mais de promouvoir,
en conformité avec les recommandations de l'UNICEF, un apprentissage
de la paix et de la justice sociale, pour construire dès
aujourd'hui le Liban de demain. Un Liban dont toutes les particularités,
toutes les caractéristiques semblent de jour en jour plus
fragiles et plus menacées dans leur fondement même
et leur pérennité. La mise en œuvre accélérée
d'une politique culturelle et artistique globale constituerait la
base d'un processus de préservation d'une certaine identité
nationale.
Plus encore,
il est essentiel de déclencher une action éducative
concertée au sein des établissements scolaires, pierres
d'angle et berceaux de toute société en devenir. Dans
son livre « Les parents paresseux », Tristan Bernard
relève qu'un enfant « qui pose une question, c'est
la voix de tout un monde qui veut s'améliorer ». Il
s'agit donc de redonner aux enfants la place de premier plan qui
leur revient, tant il est vrai que ce n'est qu'à travers
eux que nous pourrons continuer à exister intacts, demain.
Cette revalorisation du rôle de la jeunesse passe par l'éducation
artistique, qui devient, pour chacun, un moyen de développer
son aptitude à s'exprimer à sa capacité de
résistance critique face à tout modèle culturel
imposé.
Mais comment
l'éducation artistique peut-elle contribuer à redéfinir
une société en pleine mutation? L'identité
de chaque individu est formée de la compréhension
et de l'assimilation des éléments appartenant à
son propre mode de vie. Au sein de ce processus, l'art à
un rôle de premier plan, car il contribue à la connaissance
du monde qui nous entoure. Elément essentiel de la construction
de soi et d'échange avec l'autre, l'éducation artistique
permet à chacun de découvrir et de construire son
identité et son rapport au reste du monde.
A cet égard,
lors d'une conférence, en décembre 2000 sur le thème
de l'éducation artistique pour tous, Catherine Tasca, ministre
français de la Culture, rappelait la nécessite d'une
action à deux niveaux: « l'assimilation de l'héritage
culturel », dans un premier temps, puis « la découverte
de la force et de la diversité de la création, dans
un deuxième temps ». Lorsqu'elle est effectuée
dès le plus jeune âge, cette prise de conscience éclairée
conduit à la protection et à la transmission d'un
héritage collectif immatériel, immémorial,
et plus précieux que tous les eldorados de béton.
« Créer, c'est se souvenir », dit le dramaturge
français Daniel Besnehard. « La mémoire est
au cœur de l'art. Elle est son instrument et sa matière première
». Mais créer, c'est aussi se préserver, et
un enfant qui s'exprime, c'est un morceau du Liban qui se cicatrise
et se reconstitue doucement.
Parallèlement
à une démarche identitaire, cette action artistique
dynamique vise également à enrichir la vie des enfants,
qui baignent aujourd'hui dans un environnement monochrome et uniforme,
défiguré par un urbanisme sauvage et incontrôlé.
En leur offrant la possibilité de communiquer avec les autres
et de s'exprimer sur eux-mêmes, le champ des expériences
culturelles est élargi, et la mise en place d'un environnement
stimulant est assurée. Un processus bénéfique
à plusieurs niveaux, car il favorise le développement
de la créativité et de l'imagination, la prise de
conscience et le renforcement de l'expression personnelle, ainsi
qu'une connexion accrue avec soi et avec les autres. Cet apprentissage
passe par une initiation graduelle à la pratique artistique,
selon un parcours précis, dont le cheminement oscille entre
la création, d'une part et, d'autre part, la référence
ponctuelle à l'histoire de l'art, réservoir culturel
collectif d'une valeur inestimable.
Parallèlement
à ce dispositif d'intervention éducatif, d'autres
mesures seraient également souhaitables, parmi elles:
. L'aménagement
par l'Etat d'espaces publics en plein air, au sein des nouvelles
structures urbaines.
. La création et la mise à disposition d'espaces d'art
et de culture pour la diffusion du patrimoine national et mondial.
Ce dispositif d'intervention inclurait notamment la mise en place
de journées « portes ouvertes », ainsi que l'accès
gratuit aux bibliothèques, musées, ou autres institutions
culturelles.
. L'ouverture d'ateliers de pratique et d'expression artistique
(musique, théâtre, arts plastiques, photographie et
design, architecture et patrimoine architectural).
. L'organisation de rencontres entre les artistes et les jeunes,
par le biais d'un partenariat avec les galeries d'art contemporain,
etc...
Une telle politique
de valorisation et de renforcement de la place des enfants, forces
vives de demain, est plus que nécessaire dans un pays comme
le Liban, déchiré entre un passé lointain dont
il n'existe plus que de trop rares vestiges, une histoire récente
dont il n'a pas fini de payer le prix, et une conjoncture actuelle
difficile, où il occupe, à la fois, la place du prisonnier
et celle du bourreau.
Joanna
Rizk
One
Art Articles - Main
|