L’art
public, une mission presque architecturale par l'agenda
culturel January 2012
Artiste
dans l’âme, architecte de formation, Charbel Samuel Aoun a
décidé, en 2009, de se consacrer entièrement
à ses toiles et ses sculptures. Profondément concerné
par l’art public, il n’a pas hésité à saisir
l’occasion de participer à la dernière exposition
organisée à la Smogallery : des bancs design qui donneraient
une nouvelle vie aux jardins publics beyrouthins.
En 2007, Charbel
Samuel Aoun se voit refuser une bourse pour un projet d’art public
dans les prestigieuses universités de Kingston et Edinburgh.
Il se plonge alors dans des travaux d’architecture en attendant
une prochaine occasion. Après avoir travaillé dans
plusieurs cabinets d’architectes au Liban, il décide, en
2009, qu’il est enfin temps pour lui de se concentrer uniquement
sur son art, un art à dédier au public, au Liban,
à Beyrouth. Reçue après deux ans de travail
intense de peintures et de sculptures, l’invitation de Gregory Gatserelia
à participer à l’exposition des pieds de banc tombait
à pic.
Un banc
d’ombres vivantes
Parmi les 17 artistes qui ont participé à l’exposition
’Pieds d’œuvre’, Aoun est le seul à avoir créé
une structure dépassant la taille humaine. Pour lui, un banc
n’est ni romantique, ni beau, ni confortable ; il éveille
plutôt l’image de personnes âgées ou pauvres,
il fait penser à tous ces gens qui trouvent refuge dans les
lieux publics pour se poser et profiter d’un espace qu’ils n’ont
pas chez eux.
Son œuvre intitulée ’Social shadows’ ne fait
donc guère référence à une atmosphère
joyeuse, mais plutôt à de sombres pensées et
au poids de la misère qui envahit l’espace. Sur des pieds
en acier, servant de base à l’œuvre, Aoun n’a créé
ni dossier, ni siège, ni accoudoirs, mais une profusion de
formes s’entremêlant les unes aux autres, s’élevant
à plusieurs mètres au-dessus du sol, telles des plantes
grimpantes qui enserrent les âmes de ceux qui ont trouvé
refuge sur le banc.
La magie
de l’instant
À travers cette œuvre, l’artiste nous montre l’interaction
permanente entre les formes symbolisant la nature et les émotions
humaines. Laissant les formes prendre place dans l’espace, il a
donné libre cours à son inspiration, au moment, à
la conception spontanée qui a abouti à l’œuvre finale.
Pour lui, contrairement à l’architecture, l’art ne doit pas
être programmé ni même visuellement planifié.
Il faut laisser l’émotion du moment se réaliser dans
l’objet, en quelques mouvements libres, coups de pinceau, sensations.
Mais l’art est aussi la naissance d’une forme en
rapport avec son contexte social et environnemental. Et c’est d’après
lui ce qui manque à l’architecture d’aujourd’hui. Que ce
soit au Liban ou ailleurs, tous les architectes reproduisent la
même chose. Ils se laissent guider par les choix de leurs
clients, alors que ce sont eux qui devraient éduquer les
gens à la magie de l’architecture, à la nouveauté,
à l’impact de l’environnement extérieur, à
l’usage des matériaux locaux, à l’importance de la
lumière. Mais trop souvent ils se laissent guider par les
requins de l’immobilier et l’odeur de l’argent et en oublient leurs
véritables responsabilités.
L’architecture,
créatrice d’espaces collectifs
C’est à travers la peinture qu’il redécouvre la mission
de l’architecture et de la sculpture, qui devraient interagir avec
le monde qui les entoure. Ce sont des disciplines multi-sensorielles
qui continuent à être appréhendées par
le seul sens visuel. Quand les architectes cesseront-ils de s’en
tenir à la conceptualisation visuelle ? Quand comprendront-ils
l’importance d’aborder les projets dans tous leurs aspects : matériels,
environnementaux, sociaux et culturels ?
Depuis l’arrivée du béton, les belles
maisons libanaises aux larges balcons et aux espaces ouverts qui
invitaient les gens à se retrouver partout, chez eux, dans
la rue, se sont transformées en appartements clos. Les espaces
sociaux collectifs ont disparu. Et pour les remplacer, on ne cesse
de construire des centres commerciaux, des clubs sportifs, des complexes
de loisirs et de restaurants, en d’autres mots de nouveaux espaces
collectifs. L’architecture est devenue statique alors qu’elle pourrait
offrir des opportunités sociales gigantesques. Au même
titre que la sculpture, sa vocation est d’être vivante, d’évoluer
toujours et encore, de créer des espaces collectifs entre
les individus, des interactions, de la vie.
Hélène
Bohyn
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