L’art
thérapie - Réflexion par Joanna Rizk, Esquisse, Magazine
d'art numéro 6, Juillet 2002 Liban
L' art thérapie, c’est l’art qui
soulage. Cette psychothérapie de créativité
s’adresse à tous les arts sans exception, et les changes
en voie de libération et de transformation.
L’art thérapie est une méthode s’appuyant
sur la créativité comme outil du développement
personnel et comme instrument de la psychothérapie. A l’intérieur
d’un espace particulier, l’atelier ou la scène,
le thérapeute aménage et organise le terrain d’expression
du patient. Celui-ci crée alors une forme plastique, musicale,
gestuelle, dramatique, littéraire ou poétique. L’activité
artistique, processus de guérison par excellence, replace
le sujet dans un mode d’échanges, où il s’engage
pleinement, et communique ses émotions, son intimité,
ses idées. L’art thérapie est donc une psychothérapie
de créativité. Ici, la référence à
l’art est secondaire, on parle plutôt de médiation
artistique, ou bien de médiateurs de l’expression.
Le choix de telle ou telle discipline dépend des goûts
du patient et des compétences de l’art thérapeute.
Par ailleurs, l’utilisation du media sélectionné
se fait aussi en fonction de la pathologie du malade : quelquefois,
la technique psychothérapeutique utilisée préconise
l’emploi d’une discipline artistique spécifique.
Mais à qui s’adresse l’art thérapie ?
Au sens large, cette discipline est orientée vers tout public
souhaitant se libérer de blocages, et désireux de
se découvrir, dans le public souhaitant se libérer
de blocages, et désireux de se découvrir, dans le
cadre d’un développement personnel ou psychothérapeutique.
L’art thérapie est ainsi exercé dans les associations
d’aide et d’intégration sociale et culturelle.
Il s’adresse par exemple aux personnes traversant des périodes
de vie difficiles (séparation, maladie, deuil, chômage),
à la recherche d’un soutien, d’une écoute
et d’une réorientation dans la vie personnelle ou professionnelle.
Outil de connaissance de soi, la création aide à canaliser
et à transformer les émotions fortes. Elle peut donc
servir de cadre au progrès individuel : dans la prévention
contre la toxicomanie, par exemple, elle offre un soutien pour les
adolescents issus d’un milieu social défavorisé.
Et à l’intention d’enfants ayant des troubles
comportementaux ou des difficultés scolaires et familiales,
l’acte créatif met en place une espace d’expression,
de soutien et d’écoute. Dans un sens plus restreint,
on a recours à l’art thérapie au sein de structures
médico-psychiatriques dans le but d’apaiser les souffrances
psychiques. C’est un outil d’aide aux personnes souffrant
de troubles psychologiques (schizophrénie, autisme, etc.),
ou bien celles ayant des difficultés de communication verbale
(certains handicapés, par exemple). C’est donc une
pratique majeure chez des sujets souffrant d’une incapacité
à symboliser la vie pulsionnelle et imaginaire, ou à
verbaliser la vie affective et émotionnelle.
L’art therapeute, un artiste et un medecin de l’âme
Celui qui servira de « passeur » vers cette découverte
de soi, c’est l’art thérapeute. Sa mission est
de donner des moyens de s’exprimer au-delà des mots.
Par la réflexion qu’il a pu mener sur l’art et
sur la thérapie, et par les connaissances théoriques
qu’il a acquises, l’art thérapeute est à
même d’effectuer un travail à plusieurs niveaux
: évaluer à chaque séance l’état
d’un patient, choisir des thèmes de travail qui lui
permettront d’aider ce dernier dans les domaines ou il est
en difficulté, etc. Grâce à la précision
de ses observations, l’art thérapeute peut évaluer
ses résultats et les communiquer à une équipe
de soin. Mais quel est le profil de l’art thérapeute
? C’est d’abord un artiste, réputé ou
modeste. Ensuite, il doit déjà avoir l’expérience
d’une profession paramédicale ou sociale : qu’il
soit bénévole dans une association de quartier ou
déjà engagé dans une profession d’aide,
il est de ceux qui ont envie de répondre à la détresse
de l’autre. Enfin, il doit avoir réalisé une
démarche psychothérapeutique personnelle qui lui permet
de comprendre le processus de mutation intérieure. Enfin,
il doit avoir effectué une formation spécialisée,
mêlant la pratique artistique (arts plastiques et de l’écriture,
arts de la scène, histoire de l’art, philosophie, etc.),
à la psychologie (concepts de base de la psychanalyse, théories
psychanalytiques de l’art, etc.).
Parmi les techniques utilisées en art thérapie, la
première place revient aux arts plastiques (dessin, peinture,
sculpture, modelage, collage). La musique et les arts dramatiques
(théâtre, mime, etc.) sont aussi utilisés lors
de processus artistiques thérapeutiques. Moins répandus
semblent la poésie, qui perpétue la tradition de la
parole libératrice, et la danse, qui favorise la guérison
par la découverte d’un nouveau langage non verbal,
à travers les vibrations et les mouvements du corps. Quelle
que soit la médiation utilisée, l’art thérapie
s’adresse à tous les arts sans exception et les transforme
en voie de transformation et de libération.
Évolution de la notion d’art thérapie
Mais il n’en a pas toujours été ainsi. L’art
thérapie est une notion relativement moderne. Et l’attitude
vis-à-vis des troubles mentaux et des traitements éventuels
était beaucoup moins évoluée qu’aujourd’hui.
En effet, non seulement il n’y avait pas de thérapie
en vigueur, mais surtout, pendant longtemps, les insensés
ont été traités comme des animaux ou des criminels.
Le seul traitement était l’enfermement, la réclusion.
C’est au XIXe siècle qu’une évolution
s’est produite, consistant en une division entre l’asile
et la prison. Petit, on a médicalisé la folie, devenue
maladie mentale.
Ce n’est qu’au début du XX siècle qu’on
commence à s’intéresser sérieusement
aux productions artistiques des malades mentaux. A ce moment-là,
la psychiatrie allemande a une grande influence dans le monde, à
travers, notamment, Freud. Le dessin et la peinture deviennent alors
clairement des outils dans la psychothérapie et servent d’appui
pour affiner un diagnostic. Et dans les hôpitaux psychiatriques,
l’on demande aux chefs de service d’inclure, dans le
dossier des patients, leurs productions plastiques. Depuis les années
soixante-dix, des ateliers créatifs sont installés
dans certains services psychiatriques, dans le monde entier. Les
Etats-Unis, notamment, sont considérés comme le berceau
de l’art thérapie où cette discipline est pratiquée
depuis environ soixante-dix ans. Quant à la Grande-Bretagne,
elle est le premier pays européen où la profession
d’art-thérapeute a été reconnue par les
services de Santé publique, en 1997. Enfin, en Allemagne,
les assurances couvrent dans certains cas les frais de prise en
charge.
Valeur artistique des œuvres des patients
Il y a donc un mouvement de va et vient entre le domaine de l’art
et celui de la psychiatrie. Les conséquences de cette interaction
sont que, d’une part, la pratique artistique devient une méthode
psychothérapeutique à part entière. D’autre
part, et c’est là une évolution majeure des
mentalités, les œuvres des patients des hôpitaux
psychiatriques deviennent des objets de curiosité et de collection
avec l’impulsion de médecins comme Prinzhorn, ou d’artistes
comme Jean Dubuffet.
La particularité du Dr Hans Prinzhorn est qu’il est
le premier à considérer les productions des malades
mentaux sous un œil d’artiste. Lui-même était
un artiste, partagé entre l’étude de l’art,
l’apprentissage du chant, un intérêt pour les
Indiens Navajos et l’apprentissage du violoncelle. Puis pendant
la guerre, l’idée lui est venue d’aider son prochain,
en pratiquant la médecine puis la psychiatrie. En deux ans,
de 1919 à 1921, Prinzhorn a recueilli des dessins, des peintures,
des manuscrits et des objets créés par des patients
d’hôpitaux ou d’autres institutions psychiatriques.
Il arrive à une compilation de 4000 ou 5000 dessins qu’il
classe dans un ouvrage intitulé L’Expression de la
folie, publié en 1922. La valeur intrinsèque des œuvres
collectées fut reconnue avec enthousiasme par les avant-gardistes
de l’époque. Max Ernst, Paul Klee, Alfred Kubin…
furent émerveillés. Ils ont tenu à saluer comme
leurs pairs, ces créateurs anonymes reclus derrière
les murs des asiles.
Donc on se rend compte qu’un malade mental peut être
un artiste. C’est à ces marginaux que s’est intéressé
Jean Dubuffet, qui crée en 1948 la Compagnie de l’art
brut. Dés 1945, Dubuffet s’était mis en quête
d’œuvres «extra-culturelles», notamment
dans les hôpitaux psychiatriques. Il a amassé ainsi
une importante collection d’œuvres diverses, impressionnantes
de violence et de cruauté, dont la valeur réside dans
le fait le fait que ce sont «des ouvrages exécutés
par des personnes indemnes de culture artistique», et qui
n’ont aucun rapport avec des œuvres qui sont consacrées
par la tradition ou par les tendances à la mode.
Influence de l’art thérapie sur les courants
artistiques
L’«art des fous» va de plus en plus côtoyer
les courants de l’époque : art primitif préhistorien,
océanien ou africain, art brut, surréalisme. Sur le
plan littéraire, des écrivains comme André
Breton franchissent les passerelles entre le conscient et l’inconscient,
le réel et l’imaginaire. Dans Nadja, Breton, confronté
au vrai visage de la folie, témoigne de l’inquiétude
d’un homme devant sa propre identité. «Qui vive
? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ?». Sur un autre
plan, la première exposition institutionnelle d’art
psychopathologique fut présentée à l’occasion
du premier congrès mondial de psychiatrie à Paris
en 1950. Elle comportait environ 1500 œuvres picturales ainsi
qu’un certain nombre de sculptures et de broderies dues à
quelque 300 malades de 17 pays du monde. Depuis lors, les expositions
consacrées aux productions artistiques des malades, ou à
l’art brut, se sont multipliées dans les galeries,
les musées, les centres de soin et les cliniques.
Si les œuvres plastiques sont de plus en plus retenues à
des fins artistiques, en revanche il est important d’établir
une distinction entre l’artiste et le malade mental. Chez
ce dernier, en effet, il y a, au départ, un désordre
complet dans l’expression, alors que l’artiste est en
principe quelqu’un qui maîtrise son art. Par ailleurs,
la finalité des œuvres n’est pas la même
: à la différence de l’artiste, le malade s’exprime
pour un public restreint, l’équipe thérapeutique,
et sûrement pas la foule des expositions. Enfin, l’art
thérapie est constamment orienté au bénéfice
de la personne plutôt qu’au bénéfice de
l’œuvre seule, comme dans un atelier d’art.
Aujourd’hui, l’art thérapie apparaît en
connexion avec des champs d’une grande diversité. Thérapie
individuelle, thérapie de groupe, thérapie familiale
et thérapie institutionnelle. L’expression artistique
est un complément aux soins de l’âme. C’est
l’art qui fait du bien. Révélatrice du potentiel
créateur, des émotions bloquées, des rêves
et visions enfouis dans l’inconscient, l’art thérapie
libère les images intérieures, en les transforment
en voies de connaissance et de développement personnel.
Joanna Rizk
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