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Revoir la première page: Par l’amour et par l’image (Par Salah Stéitié)

Par les voyages et les séjours à l’étranger devenus de plus en plus faciles, par les livres d’art qui apportèrent et continuent d’apporter sur place l’ensemble du musée imaginaire de la planète, par l’organisation à Beyrouth, du fait de galeries averties de plus en plus nombreuses, d’expositions dont certaines prestigieuses, par, aussi, le passage au Liban de peintres et de sculpteurs de renommée mondiale ( je me souviens d’y avoir accueilli Mathieu et Fautrier, mais aussi ces grands amis de l’art le plus avancé que furent Jean Paulhan ou René Drouin), par l’installation chez nous de peintres qui nous aidèrent à mieux modeler notre jeune sensibilité plastique et, jusqu’à un certain point, qui nous révélèrent la profondeur plastique de notre pays (et l’on me permettra de saluer ici la mémoire non seulement de cet aquarelliste de génie que fut Georges Cyr qui mourut dans sa vieille maison beyrouthine en regardant notre mer brûler délicieusement les rochers, mais aussi de ce personnage étonnamment subtil, exigeant, généreux, que fut l’archéologue Henri Seyrig, amateur éclairé s’il en fût et qui ne prit sa retraite qu’après trente ans d’un séjour passionné au Liban et après un passage par le Louvre où il accrocha, pendant quelque temps, dans son appartement de Directeur Général des Musées de France, plusieurs toiles de l’un de nos peintres naïfs), oui, par tout cela et ceux-là, le Liban, plaque tournante économique du Proche-Orient d’alors, pour reprendre la formule consacrée, en devenait aussi le principal foyer créateur, chaque jour plus intense. Les années cinquante et soixante ont vu ce petit pays - déjà fort de sa neuve créativité littéraire et poétique dans deux langues, et très particulièrement en arabe, fort aussi de son exploration de nouvelles expressivités comme, entre autre, le théâtre – rayonner admirablement sur toute la région autour de lui, heureuse de retrouver en lui médiations et passages pour rejoindre la globalité planétaire dont le Liban, par son type d’être, de culture, de comportement, était non seulement le témoin privilégié mais aussi, à son échelle, l’un des agents actifs. Et, puisqu’il s’agit ici pour l’essentiel d’évoquer l’art plastique libanais contemporain, et ses problèmes, je ne saurais éviter de rendre hommage à l’attention aiguë que lui porta très vite un public d’amateurs de plus en plus nombreux et une critique dont on peut se féliciter qu’elle fût mieux que savante: intuitive.

On ne reçoit pas impunément en pleine figure une explosion: d’accueillir ainsi; du jour au lendemain, tout l’héritage plastique de la planète et, aussi, ce qui était en train de naître et de se modeler ailleurs ne pouvait manquer – ne peut manquer – de marquer profondément la sensibilité des inventeurs de formes et d’images – chez nous comme partout. L’Ecole de Paris qui, en ses travestissements multiples, a butiné et récolté le miel des formes partout où il se trouve, annexant, colonisant les créations spontanées ou traditionnelles d’autres, de moins habiles, cette Ecole de Paris essaimera partout dans le monde et infléchira partout où son influence s’exercera le cours des créativités particulières. C’est ainsi qu’on verra au Liban, de l’impressionnisme au fauvisme, du cubisme au tachisme, de l’abstraction lyrique au surréalisme – et j’en passe – toutes les tendances et toutes les tentations de l’art contemporain avoir leur(s) défenseur(s) et leur(s) prophète(s). Il reste que la section des ismes a peut-être fait au Liban moins de victimes qu’ailleurs à cause d’une plus grande innocence mais aussi, paradoxalement, d’une plus grande vigilance culturelle des créateurs plastiques. Et si donc l’invention en ce domaine présente, parfois, chez tel ou tel, des affinités avec telle ou telle chapelle de l’Ecole de Paris dans les multiples visages et processus de l’évolution que celle-ci connaît, une robustesse originelle, une santé de l’inspiration semblent interdire à la peinture ou à la sculpture libanaises de dériver du côté du non-sens (et le sens trop clair, ou trop vite dominé, ou encore: simulé, sont eux aussi non-sens). Peinture et sculpture sachant ignorer tous les excès, - j’entends ne pas oublier non plus l’ensemble des autre disciplines liées à la créativité de la main – ces arts, tous ces arts, ont été longtemps à l’image de ce pays, profond, équilibré et sage derrière tous les chatoiements, toutes les contradictions de surface. Et que de trajets artistiques ayant connu des mutations saisissantes sont restés au Liban, du point de départ au point d’arrivée, animés d’une volonté jamais prise en défaut de communiquer! Oui, peu d’artistes libanais, face au public d’amateurs malgré tout limité en nombre qu’ils ont en face d’eux, peuvent se permettre – pour des raisons aussi bien sociales qu’économiques – d’attendre que ce public vienne à eux de loin, se formant lui-même longuement à leur regard. Très vite, il faut que se constitue une complicité entre les uns et les autres pour que reste possible, à tous les points de vue, l’échange nécessaire et souhaitable. Cette situation est, d’ailleurs, la même dans l’ensemble des pays arabes voisins où il arrive que ce soit l’Etat le principal mécène et qui vient se substituer – ce qui constitue pour l’artiste une facilité mais aussi une assez évidente difficulté – aux acquéreurs privés dans la diversité de leurs goûts tels qu’on les a toujours rencontrés et tels qu’on les rencontre encore au Liban.

Ainsi donc, l’on peut – simplifiant à l’extrême le processus – dire qu’après une période d’initiation où la peinture et la sculpture libanaises prenaient possession d’elles-mêmes, de leurs moyens, tout en investissant amoureusement, au premier degré, l’espace physique et mental qui leur était dévolu, il y aura eu une seconde période marquée par l’inévitable fascination exercée sur tout un chacun par l’exceptionnelle aventure créatrice de l’Occident: période de contagion, de contamination, d’ouverture sans doute excessive à l’enseignement d’un ailleurs fortement dominateur où se font les critères, les goûts, les marchés et les réputations. Mais, dans cette sorte d’embrouille intellectuelle et morale en forme de toile d’araignée, plusieurs de nos artistes parviennent à tirer savamment leur épingle du jeu et à imposer aux imprégnations reçues, affrontées à leur propre inspiration, la marque d’une synthèse personnelle. Enfin, je m’arrêterai un peu à une troisième période, d’ailleurs souvent contemporaine de la seconde, celle où des artistes, apparaissent essentiellement désireux de s’enfanter au sein d’une tradition qui leur fût propre, espérant ainsi être, sinon les fils de personne, du moins les fils d’un ouvrage auquel leurs parents et les générations antécédentes et, autour des uns et des autres, l’ensemble des signes d’une culture ont apporté leur contribution et continuent de fournir leur caution à l’entreprise spécifique ainsi déployée dans un temps et un espace. Cet approfondissement de la spécificité par un plus total engagement du côté des latences originelles, on le voit s’épanouir comme revendication théorique et comme réalisation visuelle dans l’art libanais d’aujourd’hui, et aussi bien, en d’autres arts proches, issus de l’imagination et de la main d’artistes du monde arabe investissant, eux aussi, le meilleur de leur force dans l’exploration de figurations du primordial et de projections de l’abyssal. Au-delà même de l’évocation et de la théâtralisation, par certains, de la douloureuse problématique politique et militaire que l’on sait, il y a une interrogation insistante de tout le système sémiotique et symbolique surgi de la globalité sémitique et, plus particulièrement, arabo-islamique. Ecritures et calligraphies, tapis et blasons, décors et paraphes, jeux et formes, sont devenus – lecture créatrice, re-créatrice - la préoccupation majeure de ceux qui ne se résignent pas à se voir dépossédés de la matrice de leur imagination symbolisante par Mathieu ou Tobey, Kline ou Klee. Car tel est, en effet, le paradoxe, que la création picturale occidentale a réussi à s’approprier, au-delà des formes empruntées, l’esprit même qui fût à la base de ces formes. Ainsi l’Afrocubain Wilfredo Lam, par exemple, qui est un immense peintre, venant à peindre après Picasso les évocations et les animations de sa race, signes et sortilèges, a l’air parfois d’imiter Picasso – qui eût le privilège d’être le premier à passer par là et n’eut, serait-on tenté de croire, qu’à seulement tendre la main.

On le voit: la bataille pour la récupération de l’identité n’est pas, - à l’échelle de bien des lieux de la planète, et à l’échelle aussi du Liban qui ne saurait faire exception à la règle en ce domaine – une bataille aisée ni gagnée d’avance. Nos peintres, nos sculpteurs, ont eu, je le répète, le mérite dès le départ de poser le problème de leur témoignage artistique au niveau le plus profond, celui en qui se confondent la fulguration de l’identité et l’illumination d’un amour pour une terre et sa tradition voulue perpétuellement inventrice. Les figures déjà variés et nombreuses, peintes ou sculptées, qui, en cent ans, ont réussi à établir fortement le musée imaginaire libanais, disent, au-delà de leur signe plastique fût-il univoque, la multiplicité de sens attachés à l’épiphanie du signe en question. Et, d’ailleurs, tout signe vivant est question et le demeure – cela d’autant qu’autour de lui tout remue et tout bouge, et le signifié même qu’il prétendait exprimer en une seule fois. Les légendes sont ainsi qu’elles se recréent et se renouvellent à chaque jour que Dieu fait. Nos peintres, nos sculpteurs, nos aquarellistes, nos graveurs illustrent depuis que le Liban existe, et plus spécialement depuis cent ans, la légende parfois dorée, parfois pluvieuse et chagrine, d’un pays que nous avons longtemps cru fait pour le seul bonheur, dans le berceau miraculeux de ses couleurs gardées par des roches – et des roches têtues, ô Rachana !

Les pays qui n’ont plus de légendes
Seront condamnés à mourir de froid

assure Patrice de la Tour du Pin. Je ne crois pas que nous risquions jamais, nous, Libanais, de mourir de froid.

Salah Stéitié
Membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA)
Président du Comité Intergouvernemental pour la restitution des biens culturels à leur pays d’origine (UNESCO)
Président de la section libanaise de l’AICA

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